Je n’aime pas les élèves

Chers élèves, 
Je ne vous aime pas.
(Un instant je vais péter la gueule d’un moi-même d’il y a quelques années, quelques kilos en moins, quelques cheveux en plus, et qui me hurle après.)
Or donc, je ne vous aime pas.
Et ne croyez pas qu’il s’agit d’une passade, d’un pétage de plombs dû à l’arrivée des vacances de la Toussaint, à votre comportement pas tip top cool lorsque je me suis pointé devant vous les cordes vocales en vrac. Ca remonte à bien longtemps avant ça. A vue de pif, je dirais à peu près au milieu de mon année de stage, il y a cinq ans. Et pourtant, Cthulhu sait que vous étiez mimis tout plein, dans ce bahut. Mais ça ne change rien. 
Pourquoi venir vous casser le fondement avec ça, me demanderez-vous ? Ce à quoi je répondrais que c’est rien que votre faute, d’abord, c’est vous qui avez commencé. « Vous nous aimez pas ! » Braillez-vous lorsque je refuse d’organiser un déjeuner sur l’herbe plutôt que d’étudier les gâgâteries d’Aragon sur sa femme. « Vous aimez l’autre classe plus que nous ! » vous exclamez-vous lorsque j’affiche cinq exposés de ladite autre classe et quatre des vôtres. Et tout à l’heure, « Si vous croyez qu’on va vous aimer après ça. » avez-vous vagi lorsque j’ai estimé que oui, trois semaine c’était suffisant pour lire une nouvelle de Maupassant (cinq pages) et rédiger un avis circonstancié (quinze lignes) dessus. Je patauge dans des déclarations sentimentales, l’orteil posé hors de ce havre de paix et d’effluves adolescentes qu’est ma salle de cours. « J’aime trop pas ce prof ! » « J’adore aller à son cours ! » « Alors elle je la hais ! »
Quelle profondeur ont-elles, vos carences affectives, pour que vous nous les balanciez à la gueule comme ça, sans arrêt, sans prévenir ? Je vous conseille d’arrêter. Ca ne sert à rien, en tout cas me concernant.
Parce que je ne vous aime pas.
J’ai pour cela de nombreuses et excellentes raisons. La première étant : pourquoi vous aimerais-je ? Quelle raison aurais-je d’éprouver à votre endroit la moindre affection ? Vous êtes les mêmes ados qui, dans ma jeunesse, me paraissait être ce groupe de créatures aux yeux vides dont la présence me grattait. Vous êtes le troupeau veule qui, chaque matin, se presse dans les couloirs, dont les « bonjour » se concluent si souvent par un sourire ironique à l’adresse du voisin. Ah ah. Il y a cru. Trop con. 
Vous êtes cette masse, aussi captive que je suis captif, dont je dois, au chapelet des heures, arracher des individus. Parce que bon sang, vous aimez ça le groupe. Vous fondre dans la masse, vous laisser porter par les heures, qu’elles coulent vite, vite, vers la grille de sortie. Je vous comprends, à votre place, souvent, je ferais pareil. Mais mon boulot consiste à vous rendre un peu acteurs, à cesser de vous voir béer, absorbant avec la bouche quelques bribes de savoir quand celle-ci n’est pas trop occupé à dégoiser ces incontinences insupportables. Auxquelles votre monde se limite si souvent.
Vous êtes ces élèves qui comprennent, hochent la tête, prennent en note et la ferment. Se contentent de mâcher un cours magistral et qui, dès qu’il s’agit de passer à l’action, font la moue, hausse les épaules ou se croient en pause. 
Vous êtes ces corps de chair qui pue, qui rient trop fort, qui se prennent pour le nombril du monde. 
Je n’ai aucune raison de vous aimer.
Je n’ai aucune raison de vous haïr.
Vous êtes ces adolescents en train de muter, de vivre des expériences dont la violence me laisse pantois.
Vous êtes ces élèves qui comprennent, hochent la tête, prennent en note et la ferment. Qui vont tenter de faire leur une pensée qui n’a rien à voir avec leurs schémas mentaux et pourtant, faire leur ces mots et ces phrases aberrants.
Vous êtes cette masse, ces esprits agglomérés, prisonniers les uns des autres. Qui adoptent un comportement médian, qui ne convient ni aux uns ni autres mais qui vous assure votre statut, votre développement de futurs adultes. Qui doivent changer d’état d’esprit jusqu’à sept fois par jour, traînant une masse de savoir compacte, dont trop ne sauront jamais que faire. Normal alors, de se réfugier vers son copain ou son portable. Ca c’est du compréhensible. Du rassurant.
Pourquoi vous détesterais-je ? Je n’ai pas choisi de vous fréquenter, et la réciproque est vraie. On nous force à cohabiter ensemble plusieurs heures par semaines pour des raisons que beaucoup, d’un côté comme de l’autre, ne s’expliqueront jamais complètement. Qu’une majorité voit comme une sorte de guerre dans laquelle la sanction est une munition, la moquerie un détachement de sapeurs, le retard en classe un groupe d’éclaireurs.
Ma mission – celle que je me suis fixée, pas celle qui figure sur mon (inexistant) contrat de travail – est de parvenir non seulement à vous inculquer quelques élément de culture, des outils que vous parviendrez à utiliser pour vous forger une pensée, pour refuser que l’on agisse pour vous,  pour choisir en connaissance de cause, en vous fermant le moins de portes possibles.
Et il m’arrive d’être heureux. Satisfait. Lorsque je m’aperçois que certaines de nos paroles, activités, font bouger les petits rouages en haut. Que vous me pousser à approfondir, argumenter mes paroles. Lorsque vous contestez par des arguments réfléchis.
Ou même que je sens parmi vous de futurs individus qu’il ne me serait pas désagréable de fréquenter. 
Chers élèves, je ne vous aime pas. Si j’essayais de le faire, alors j’ouvrirais mes yeux sur votre lâcheté, votre petitesse, votre veulerie, votre saleté, votre bêtise. J’ai l’amour stupidement intransigeant. Je ne veux pas cesser d’avoir pour vous toutes les indulgences. 
Je veux continuer à être prêt à tout pour vous, à me battre contre vous, pour vous, pour tisser un brin de plus à la ficelle qui vous retiendra peut-être au bonheur, à la réussite. A votre vie.
Je ne vous aime pas. Je vous respecte trop pour ça.
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