J’ai dépassé les limites (de plus de 9000)

Attention billet oxymorique, mêlant éducation nationale et bonne humeur.
   Si quelques requins concepteurs d’émission de télé-réalité croisent en ces parages, je leur fournis un concept de programme tout cuit car je suis bon et, à une semaine des premières vacances scolaires – oui oui, déjà, je sais – mon cerveau peine à aligner deux pensées cohérentes : jouez-la Loft Collège, Secret Lycée, Masterprépa. Chaque établissement scolaire est un petit monde en soi, avec ses règles, ses tabous, ses secrets. Depuis que j’évolue dans cette vallée de larmes qu’est la vie active, j’ai souvent été ébahi par nombre de règles tacites et respectées par tous les membres de la communauté, auquel nous souscrivons tous les jours. Quelques exemples en vrac :
– On va en général éviter de souffler sur les braises d’un conflit s’étant déroulé lors du cours précédent. Saluer les gamins par un « Alors comme ça vous vous êtes tous ramassés au dernier devoir d’anglais ? » est la meilleure façon d’être étiqueté commère / balance / membre de la Gestapo par les chiards et d’effacer toute trace d’estime qu’ils pourraient avoir pour vous.
– On ne s’attarde pas trop sur les excellents résultats de Leliana à l’interro que vous rendez. Parce que vous ne voulez pas enfoncer ceux qui peinent encore à rédiger une phrase dans un français correct, et aussi parce que Leliana ne va pas forcément apprécier d’être identifiée comme la fayotte de service, aussi perverse qu’une femme de ménage d’hôtel américain et qu’un homme politique réunis.
– Chaque classe est une communauté fermée. Qui comprend profs, élèves, parents. Les chiards de 4eW ne partageront pas leurs prises de tête avec Mme Cullen auprès les copains de 3eS. Et leurs délires à base de colle et de nouilles chinoises – je laisse le lien entre ces deux éléments à l’imagination de mes charmants lecteurs – resteront confidentiels. 
Bien sûr, il existe des moments où ces règles sont enfreintes. Dernier exemple en date la semaine dernière. Avec Logan. Logan est l’un de ces élèves pour lesquels j’ai énormément d’affection. Le même genre d’affection qu’on éprouve pour un petit chevreau perdu dans la jungle. Non pas que, physiquement, il rappelle de près ou de loin un bébé animal – il fera un assez bon rugbyman dans quelques années, je pense, s’il arrive à comprendre les règles – mais parce que j’ai la bizarre sensation que le collège est le dernier endroit où il ne se fera pas manger tout cru. Pour faire simple, Logan n’est pas très malin. Plein d’affection quand on le valorise. De bonne volonté quand il essaye de répondre à ces hiéroglyphes que les profs, ces sadiques, impriment à longueur de journée, sur leurs feuilles.
Et puis bon, les parents de Logan ont décrété que la chair de leur chair était rien qu’un branleur – ce qui n’est pas faux – et qu’une bonne engueulade palierait à ses lacunes, tant au niveau du comportement que du boulot, ce qui est profondément débile.
Du coup, Logan se frustre très facilement quand il n’y arrive pas. Quand il faut conjuguer un verbe, retravailler un texte, émettre des idées organisées. Ou quand il se galère sur un exercice et que le prof est pendant ce temps occupé à faire un truc super frivole du genre comprendre la soudaine et  inexplicable obsession de Maudi pour les compas qu’il va se mettre à planter partout, partout incluant le dos de ses voisins de devant.
Logan ne se contient plus. Et interpelle, de sa future grosse voix :
« HEY, 
Silence de mort.
Maudi en oublie ses velléités de lanceur de couteau, Choupette cesse de tirer la langue tout en conjuguant un verbe super compliqué (chanter, présent, première personne), Jarvis est stoppé net dans son énième demande de copie double à Felicia. 
Ca n’est pas le côté déplacé de l’interjection. Pensez-vous, ils en ont vu d’autre. Mais un mur est tombé, un tabou éclate. Les ondes de choc résonnent sous les crânes. Un prof sait. Connaît un surnom, le truc qu’on psalmodie en secret dans les couloirs en rigolant sur son passage. Parce que jamais il ne l’entendra.
Si j’avais le temps je me marrais devant ces loulous, qui ressuscitent sans le connaître l’immense, le gigantesque pouvoir magique des noms.
Réagir. Là, maintenant, tout de suite. Instant roulette russe, il y a quelque chose à gagner dans cette classe de monstrounets, écrasés par leur difficultés. Si mes mots sont les bons, j’ai une toute petite chance d’en raccrocher quelques-uns. Dont Logan.
Je prends une inspiration et une feuille de sanction. Et avant que les premières protestations n’éclatent, je coupe court.
« Vegeta ? Vous n’auriez pas pu trouver plus sympa ? »
Silence éberlué. Logan roule des yeux effarés, il ne comprend pas. « Non non non. C’est pas… C’est pas seulement parce que vous êtes méchant, c’est aussi parce que vous êtes dégarni ! »
Rugissements de rires. Auquel je prends part en signalant par écrit que Logan ira en retenue pour comportement inadmissible. Inacceptable. Inapproprié. Mais c’est arrivé. Je connais leur secret me concernant, je suis un prince sayien qui, quand il s’énerve, terrifie du haut de sa petite voix aigre. 
Soit
Au moins je suis un prince.
Et si c’est à ça qu’ils veulent jouer, alors jouons. Dans les limites, les marges. Gérons des exigences démesurées, réparons des gamins déjà cassés, répétons sans fin des litanies destinées à être oubliées, soyons ébahis par leurs progrès, désespérés par leur nullité.
Soyons ces créature mythologiques qui les fascinent et les terrorisent. 
Soyons profs. 
Et quelques jours plus tard, à mon trousseau…
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