Aime le Maudi ?

(NDLR : Merci à ma manman pour le titre du billet.)
Récemment, une infirmière dans une maison de retraite de l’Aveyron aurait étouffé un pensionnaire avec un oreiller. Ca m’a fait penser à Maudi. 
Inutile d’appeler le GIGN, le jour où je passerai au meurtre ce sera par des moyens beaucoup plus cool genre rayon de la mort ou suppression du compte Farmville de ma victime. 
Mais tout de même. 
Je situe Maudi. Maudi, lorsqu’il est pour la première fois entré dans ma classe, bramait un florilège d’expressions croquignoles à l’adresse de ses camarades, informant qui voulait bien l’entendre que toutes les mères sauf la sienne arrondiraient leur fin de mois autrement qu’en vendant leurs vieilles fringues sur ebay. Lorsque je lui ai gentiment demandé de se calmer – comme ça, mais en moins blonde – il m’a regardé avec un grand sourire sincère avant de me rétorquer « Ah mais moi je suis Maudi, je suis comme ça hein ! Je suis célèbre ! »

Il commençait très fort.

En effet, célèbre, Maudi l’est.
Maudi c’est l’un des trois croquemitaines du collège Criméa, l’un des membres de l’Antéchrist, que l’administration pas folle, tente de refiler à une équipe d’enseignants différente chaque année, histoire de ne pas creuser un peu plus le déficit de la sécu, rapport à d’interminables congés dépressions. Pour faire simple, dans une classe de vingt-huit élèves, Maudi il te fout le bordel intégral à lui tout seul. Maudi c’est le chieur mythologique et pour tout dire assez admirable. Il a de l’entraînement. Et il sait exactement comment exploiter les rouages de la prise en charge des élèves. Tout ce qui, dans des conditions normales, est mis en oeuvre pour la réussite et le confort des élèves, lui parvient à le pervertir pour le fun. Attention. Je ne dresse pas ici le portrait d’un monstre – Maudi ça n’est jamais qu’un gamin de treize ans de plus en plus banal – mais d’un vrai hackeur du dispositif éducatif.
Exemple, la « gradation des sanctions. » C’est l’une des pratiques les plus basiques qui soient. Quand un élève ou une classe te gonfle, il est très contre-productif de passer immédiatement à l’holocauste nucléaire. Si, par exemple, Shulk s’agite un peu trop, on va commencer par un froncement de sourcil, un rappel à l’ordre, puis, éventuellement, un mot dans le carnet. Si ça ne s’arrête pas par la suite, on passera aux punitions, puis aux retenues et ainsi de suite.
Le but de la manoeuvre est de ne pas bousiller nos munitions d’emblée. En effet, si un gamin se fait coller pour avoir toussé un peu trop fort, que nous restera-t-il à faire lorsqu’il aurai décidé d’accompagner ses fèves et son chianti du foie d’une de ses camarades (Dr Lecter mon amour) ? 
Maudi l’a compris. 
Ill a tout de suite commencé très vite. Et très fort. A savoir que lors de mon premier cour, il a saisi les boucles de Melia dans sa main droite, une paire de ciseaux dans la main gauche et sans mes réflexes de lynx, le joli dégradé de la gamine se serait retrouvé un peu destructuré. 
Du coup, comment réagir ? Maudi est quand même en Quatrième. Donc tu lui hurles dessus un bon coup, ça fait monter ta pression artérielle et, pendant ce temps-là, il se retourne vers son copain en grimaçant un sourire. Avant d’enlever ses chaussures pour les balances au fond de la salle, si possible en frôlant l’oreille de Leah, qui, logiquement, se mettra à taper du poing sur la table.
Tout ça en première heure hein.
Votre serviteur, en découvrant les listes d’élèves à la rentrée
Alors bien sûr, monsieur (tiens, mon bassin à requin ne fonctionne plus aussi bien qu’autrefois) me sortira qu’on peut exclure, mettre un môme qui n’a rien à faire là à distance en attendant qu’une structure plus compétente prenne le gamin en charge.
Et là – comment dire ? – je me gausse.
L’année dernière, l’équipe enseignante de Maudi s’est battue bec et ongle pour mettre sur pied un dossier d’accueil pour qu’il soit intégré dans un ITEP – une structure médico-pédagogique dans laquelle on place les élèves dont les troubles du comportement perturbent la sociabilisation et les apprentissages – l’année suivante.
Ben voilà. L’année suivante est arrivée, le dossier a été accepté mais il n’y a pas de place dans l’ITEP. Et s’il n’a pas été accepté à la rentrée, je dirais qu’il a aussi peu de chance d’y entrer qu’on a de voir notre nouveau ministre des sports porter une chemise rose. 
Et selon la loi, s’il est dans un collège, c’est pour y apprendre des trucs, pas pour passer ses journées en salle d’exclusion à compter les mouches ou tester son vocabulaire fleuri sur un surveillant innocent. Donc, Maudi on l’a, on le garde. On le garde avec vingt-sept autres élèves qui, lorsqu’il a la bonne idée de sécher, sont plutôt sympas mais qui, le reste du temps, se croient un peu beaucoup dans une annexe du cirque Pinder. Ce qu’on pourrait difficilement leur reprocher, en particulier les fois où leur petit camarade se lève de sa chaise en imitant la mouche avant d’aller piquer les stylo quatre-couleurs qui traineraient aux alentours. Et non, je ne l’ai pas poursuivi à travers la pièce, ambiance Benny Hill.
Bien sûr après, il viendra se rasseoir, prendre son cours en note et se taper un 12/20 au contrôle, ce qui est bien mais pas top.
Je suis à peu près sûr que Maudi sait ce qu’il fait. Souvent je me dis que son cas ne relève pas d’ITEP. Mais de quelque chose d’encore plus profond où nous ne pouvons – devons – pas aller. Trop privé.
Parce qu’on a contacté les parents, évidemment. Parce que la maman en a un peu marre de camper dans la cours du collège, ce qui est plus simple lorsque le principal ou la CPE la convoque, une fois par semaine. Maman surdiplômée qui a un boulot super épanouissant et léger comme tout, genre faire des ménages après un petit trajet touristique en RER. Maman appelée car Maudi a encore insulté. Frappé. Effectué un strip-tease en classe. Bref, nous a clairement expliqué que notre échelle de gradation des sanctions, on pouvait se la mettre quelque part, ce quelque part n’étant pas l’oreille.
Alors maman craque.
Maman craque et se rend compte de l’inanité de tout ça. Fini par se demander si tout ça n’est pas un verni. Et que si repasser à des méthodes qui ont fait leurs preuves malgré nos hurlements civilisés, ça n’est pas le seul moyen pour que son fils arrête d’être un danger. Je ne pense pas qu’elle en soit fière, maman. Mais elle a tout fait, tout essayé, fait le tour de tout, rempli elle aussi le dossier. 
Nous non plus nous ne sommes pas fiers.
Pas fiers, en salle des profs, d’échanger un petit regard complice « Il se tient à carreau un peu plus, le Maudi, maintenant » « Ah ben tu m’étonnes… » Complices parce qu’on n’en pouvait plus. Parce que c’était une montagne à porter, que maintenant ça n’est plus qu’une grosse colline. Mais à quel prix. On devient quoi, à pousser un soupir de soulagement, lorsque Maudi se pointe dans notre salle, oeil écarlate, et s’affale amorphe sur la table ? Le monstre serait vaincu ?
Mais Maudi n’est pas le monstre. C’est un gamin-vortex. Dans lequel tout tombe sans un bruit. Nos gentillesses, notre compréhension, nos cris, nos sanctions. Je crois qu’il n’y a pas de clé pour Maudi, juste des accidents qui vont encore le cabosser, et nous aussi. Maudi est une énigme, un labyrinthe sans solution, un enfant bleu sans minotaure. Je dis sans doute ça pour mettre des images, de jolis paradoxe sur le mioche que je dois supporter cinq heures par semaine. Mais plus que tout, Maudi est terriblement réel, aucune interprétation, aucun raisonnement ne changera ça. Et je dois – nous devons – nous en occuper au même titre que ses vingt-sept autres gamins. Qu’on néglige tellement souvent face à cet ogre d’attention.
Ma seule porte de sortie, c’est la sonnerie. Me dire que je vais rentrer, mettre entre parenthèses, zapper. Je me dis souvent que si, Maudi, je devais en plus m’en occuper le soir, le laver, le nourrir et le coucher, ma main droite risquerait fort de saisir un oreiller.
Le problème avec les monstres, c’est qu’ils en réveillent d’autres.
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