1 heure chrono

Dans la famille « rédigeons un billet qui demandera un effort intellectuel équivalent à préparer des raviolis en boîte », je vous inflige une scène quotidienne d’une de mes classe de Troisième cette année. Ce qui permettra aux miraculés n’ayant jamais touché l’Education Nationale de l’ongle de comprendre les cas de schizophrénie de plus en plus fréquents chez les enseignants.
Une heure de ma vie avec les 3e OK Coral (en fait cinquante-cinq minutes parce qu’une heure de cours au collège c’est cinquante-cinq minutes. Où la flemme ne va-t-elle pas se loger dans le fonctionnariat, je vous le demande) :

9h19 : Je suis en train de bosser dans ma classe selon le rythme qui me convient le mieux, c’est à dire en accrochant une affiche d’expo piquée dans un musée tout en terminant de corriger des évaluations et de repérer les tables d’élèves comportant des traces de stylo bic, le tout avec le volume de mes enceintes au minimum, car on bosse dans les classes à côté, et il serait mal venu qu’il circule dans les couloirs que, durant ses moments libres, le prof de français écoute Les Clash en notant des dictées.
9h20 : La sonnerie retentit et un réflexe pavlovien me fait simultanément refermer mon placard à bordel, ranger mon bureau et arrêter de sourire (à tester : jouer ce son à un dîner d’enseignants, ambiance garantie). 
9h21 : Mon coeur s’arrête. J’ai oublié de lancer le logiciel d’appel des élèves. Résigné, je le démarre, l’ordinateur râle d’une façon qui ferait sangloter Bill Gates.
9h22 : J’ouvre la porte de ma salle et me tient à côté du style « Entrez et laissez ici un peu de la joie que vous y apporterez ainsi que vos casquettes, portables et couteaux suisses ». J’en profite d’ailleurs pour chopper le couvre-chef d’un mioche qui n’a visiblement pas lu le règlement intérieur du bahut en trois ans. Hurlement de Lady Gaga que l’on traîne hors de chez elle en survêtement.
Peach qui vient d’arriver me regarde en rigolant et me tend son carnet de correspondance pour que je note qu’elle a oublié son cahier. Je suis partagé entre de l’admiration pour son honnêteté et de l’incrédulité. 
9h23 : Le reste de la classe arrive, entre et commence à s’asseoir. Je ferais bien l’appel mais l’ordi m’annonce environ trois heures trente-deux d’attente avant le démarrage de l’application. Je commence à compter les têtes tout en leur demandant de prendre leurs devoirs. 
« Ah bon, on avait des devoirs ? » de circonstance « Mais ouiiiii, il nous l’avait dit, regardez c’est là dans l’agenda ». Note à moi-même : penser à fournir à Peach une armure de plates à la sortie.
9h25 : Deuxième sonnerie. Je jubile en refermant la porte mais, au dernier dixième de seconde, Wario et Waluigi arrivent en courant, un sourire sarcastique sur les lèvres. Je leur adresse le même regard qu’Hortefeu à son employée angolaise et leur signale pour la énième fois que leur place est devant mon bureau, comme depuis le début de l’année, et pas au fond, dans le coin où c’est-y que je ne vois pas très bien ce qui se passe.
9h26 : On frappe à la porte. Daisy a préparé son plus beau regard mouillé et ses ciels brouillés pour m’expliquer qu’elle est en retard sans motif rapport à ses talons qui l’empêchent de marcher comme il faut et au débat ultra-sensible « BTS Beyoncé ou Rihanna, lequel choisir ? » entre ses deux meilleures copines. 
Mon coeur de pierre reste insensible à ses larmes à peines simulées et à son langage assez fleuri une fois que je l’envoie en permanence.
Devant les protestations d’autres élèves, j’en profite pour demander si certains veulent la suivre. Toad sort que oui en rigolant, je lui signale qu’au fait, son bureau n’est pas une annexe de MSN et qu’il va effacer le dialogue entamé hier sur le laminé. Je lui tends la chiffonnette et le produit d’entretien piqué aux agents à cet effet et l’observe se mettre à récurer en bougonnant, avec une satisfaction mêlé d’un certain sadisme.
9h32 : Six minutes pour se mettre au boulot, je pète tout mes scores. Je demande à Mario de rappeler à la classe de quoi nous avons parlé la veille, il me demande en quelle matière. Je me retiens très fort de lui répondre « en satin » et attend sa réponse dans un silence pesant, tout en ignorant les index désespérément pointés vers le ciel de Yoshi et Birdo.
9h33 : J’attends toujours, Mario transpire à grosses gouttes, Yoshi et Birdo frôlent l’asphyxie. Avant que l’un d’entre eux décède, je leur donne la parole.
9h35 : Je distribue le texte sur lequel nous allons travailler aujourd’hui (la suite de Boule de Suif), j’en profite pour récupérer mon produit d’entretien en signalant à Toad que le pshit-pshit n’a pas vocation à entrer en contact avec l’oeil de son voisin, et qu’en conséquence, il viendra en retenue.
Bramement de Lady Gaga que l’on force à reprendre du Anny Cordy.
9h42 : Tout le monde lit, mon ordinateur émet des sifflements alarmants, rapport aux 4% du logiciel qu’il est parvenu à ouvrir. 
9h46 : Koopa lève la main, je tremble dans mes tréfonds mais, d’une voix posée, je lui demande ce qu’il y a :
– Madame…
– Monsieur Koopa.
– C’est pas grave. Monsieur elle mange quoi Boule de Suif ?
– Du poulet, c’est écrit. Là. Tu vois. Lettres. Mot. Poulet. Si.
– Aaaah dégueu ! Le poulet c’est du porc !

9h47 : J’évacue Koopa chez la collègue de SVT tout en demandant à Mario d’arrêter de se balancer, ça m’énerve et il va se casser la gueule. Si au passage il voulait bien enlever son blouson en faux cuir, rapport aux quarante degrés ambiants dans la salle (la chaleur adolescente, la réponse à nos problèmes d’énergie), ça serait tout mimi.
9h48 : Mario se casse la gueule sur le lino et déchire son blouson. Eclat de rire général, il se relève honteux, je l’ai fait exprès d’abord, les profs c’est grave des tortionnaires.
9h50 : Tout le monde a fini de (faire semblant de) lire. Je propose une activité. Chacun jouera l’un des personnages de la nouvelle et devra écrire un monologue le décrivant au reste de la classe. Là je dois crier rapport aux signaux de détresses envoyés par mon unité centrale qui semble prête à décoller. J’écris la consigne au tableau et toutes les étapes.
9h51 : Diddy Kong me demande s’il faudra écrire. Je lui réponds que oui en souriant. Bowser se lève sans autorisation et va frapper Diddy Kong.
9h52 : Je pourris Bowser devant la classe, je l’honnis sur sept générations et je lui promets dans le futur le même destin qu’à une femme de ménage d’hôtel américain. Penaud, il m’explique qu’il voulait emprunter une feuille à son camarade. 
Après interrogation non, il n’a pas pensé à demander d’abord.
9h53 : Luigi demande s’il va falloir écrire. Je lui demande s’il est encore en Sixième. Il me dit qu’il ne voit pas le rapport. Je lui demande s’il a vu la cité de la peur. Il dit qu’il ne comprend pas. Je prends un Prozac, je lui dis que oui, il faudra écrire.
9h54 : Daisy entre dans la classe en vagissant qu’elle est trop vénère tu vois et que je la fais rentrer tout de suite en cours où elle va me latter.
J’émets un rire sarcastique en lui demandant pour qui elle se prend, elle répond qu’elle ne sait pas mais que ça va chier. J’envoie Donkey Kong – qui vient de me demander s’il fallait écrire – chercher un surveillant pour raccompagner Daisy en salle d’exclusion.
10h01 : Ayant réussi à calmer Daisy par un emploi subtil de la persuasion (« Ecoute moi bien (greluche), tu bouges ne serait-ce qu’un gravât du paquet de mascara qui te serre de cil et le principal, la principale adjointe, toi et moi, on se prend un petit thé en tête à tête à tête. Et je téléphone à SFR pour qu’il bloque les SMS que tu envoies à Séphora-Galantine »), je passe dans les rangs pour voir comment s’en sortent mes chères têtes blondes. Mario se balance sur sa chaise et me dit qu’il n’a pas compris qu’il fallait écrire. Je lui tape dessus avec Daisy.
10h06 : Donkey Kong revient au bord de la crise d’asthme et me dit qu’il n’a trouvé personne à qui confier Daisy qui se met à rigoler. Je l’envoie dans la salle vide à côté de la mienne où ça sent bizarre et où j’ai affiché tous les posters de David Lynch et Chantal Goya. Les « bips » de détresse de l’ordinateur masquent ses hurlements d’effroi.
10h10 : Peach me demande si son brouillon n’est pas trop trop super nul. Je corrige deux erreurs d’orthographe, une maladresse et réfrène mon envie de lui faire un câlin. Elle a une super influence sur Bowser qui, à côté d’elle, rédige sagement et me tend sa copie.
10h11 : Tout en parcourant la copie de Bowser, je confisque au passage le miroir de poche de Maskass. Hululements de Lady Gaga qui lirait un livre.
10h12 : Je demande gentiment à Bowser pourquoi toutes ses productions écrites sans exception comprennent le démembrement par des moyens tous plus créatifs les uns que les autres de bébés. Il me demande si c’est un compliment.
10h16 : Tout le monde ou presque a terminé son brouillon. Dans la salle d’à côté, ce qui reste de la santé mentale de Daisy est en conversation avec un Grand Ancien. 
10h18 : Pendant que neuf élèves sur vingt-huit notent leur devoir dans leur agenda, Boo me demande s’il peut lire son brouillon de six pages. Boo est arrivé en France l’année dernière, est super asocial et doit être encouragé par tous les moyens. Je dis oui en réussissant à ne pas soupirer.
10h20 : Sonnerie. Je tonne que le premier qui bouge le petit doigt avant que je donne la permission rejoindra Daisy dans les limbes de la démence. Mario lève le doigt et me demande ce que signifie limbes. Je ravale des sanglots spasmodiques et demande à Boo de finir sa phrase, il continuera demain.
11h32 : Je fais l’appel sur mon téléphone portable.
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