A l’ouest, rien de nouveau, à l’est pas trop non plus en fait…

J’aime bien la rentrée scolaire.
Entre autres parce que ça me permet de me fendre d’un article de blog où j’aime à présenter mes classes façon « Nouvelle Star » ou « Un dîner presque parfait » (c’est à dire calfeutré dans la salle de bain, en parlant fébrilement à voix basse, ambiance Anne Franck lors des chtites visites surprises de la Gestapo). 
Mais là moyen en fait.
Moyen parce que, pour reprendre presque exactement les mots d’une fédération de parents d’élèves, cette rentrée est tendue du string. Et pour une fois, je me sens directement concerné par l’actualité.
Je dois être un monstre d’égoïsme, mais la crise financière n’a pas encore impactée mon budget Chocapic, les primaires socialistes n’ont pas fait naître en moi un violent élan patriotique et l’arrivée de Johnny sur les planches ne m’émeut pas plus que ça. Du coup les infos me paraissent vachement abstraites. Un monde où des créatures liftées et des types en costume déroulent une histoire qui se passerait dans une galaxie lointaine, très lointaine. 
Le coup de la rentrée tendue du string par contre je pige. Et c’est un euphémisme. La rentrée est tellement méga-hyper-supra tendue du string que si tu le lachais – le string – tu le foutrais en orbite avec une facilité qui rendrait neurasthénique les ingénieurs de la NASA.
Monsieur au fond se demande ce que vient foutre cette histoire de string au milieu d’une énième plainte d’enseignant ? Monsieur veut des exemples concrets. Que monsieur se rassure, il va y avoir droit. Les issues de secours ont été condamnées depuis belle lurette, en cas de dépressurisation, tentez un pater et deux avé, sourions c’est parti.
Le collège de Criméa, quelque part en région parisienne, mais ce pourrait être n’importe où ailleurs. Dans ce collège, tout un tas de profs jeunes, beaux, munis de techniques pédagogiques dernier cri s’apprêtent à inculquer connaissance et curiosité à leurs ouailles.
Ouais. Sauf que.
Sauf que déjà les effectifs. Prenons au pif la classe de Quatrième. Une classe de Quatrième se compose au maximum de vingt-huit élèves. Ce qui veut dire que tu auras vingt-huit élèves dans ta classe. Vingt-sept au début de l’année parce que l’un d’entre eux a prolongé ses vacances de deux semaines, tu comprends, l’économie sur les billets d’avion passe tout de même avant des trucs mineurs style la rentrée scolaire où l’on te distribue tes manuels, où tu rencontres tes profs et où tu commences le programme par les bases.
Parfois aussi, tu as vingt-sept élèves pour cause d’absentéisme scolaire d’un de tes agneaux. Auquel cas tu vas attraper ta batte à clou et ton téléphone, avertir le principal, les parents, la CPE, les services sociaux et l’Agence tous risques pour, après moults rebondissements et menaces, ramener sur les bancs de l’école un ado haineux qui va prendre plaisir à pourrir ton cours parce que la Loi, il s’en cogne joyeusement et que si la Sixième et la Cinquième ne lui ont rien apporté, il ne voit pas en quoi la suite du compte à rebours devrait l’aider. En plus on lui avait promis une place dans un établissement spécialisé mais pas de bol, ce genre de bahut disposant d’une centaine de places pour six cents candidats, il y a peu de chance pour que son nom sorte à la loterie annuelle des admissions.
Luc Chatel travaille avec des architectes de pointe pour réaliser le collège de demain
Monsieur encore une intervention ? Oui monsieur ? Oui, à votre époque, cinquante élèves par classe et ça filait droit, alors pourquoi on se plaint avec vingt-huit ? Je rappelle à monsieur qu’à l’époque les locomotives marchaient très bien au charbon alors pourquoi s’enquiquiner avec le TGV ?
Je signale ensuite à monsieur que depuis quelque temps, on cherche aussi à développer les capacités d’oral des élèves, notamment en langue, et que faire parler vingt-huit élèves en cinquante-cinq minutes en plus de faire son cours, c’est un brin compliqué, rapport au temps vous voyez ? Avant de déclencher la trappe sous le siège de monsieur qui donne sur mon bassin à requins (James Bond, plus qu’une passion, un art de vivre), je conclue en expliquant qu’on cherche aussi à ce que la prunelle de vos yeux – vos gosses, pas votre Honda tunée – réussisse à sa façon, que personne ne reste sur le bord de la route. Et tout ça sans torgnoles, désormais interdites par une loi laxiste et bête. Donc oui, vingt-huit élèves par classe, ça fait beaucoup. Au revoir monsieur.
On pourrait, pour rire aussi, évoquer les rapports humains entre personnels du bahut. La plupart des adultes au Collège Criméa sont des gens matures, posés et intelligents (chef si vous me lisez, mon casier se trouve bâtiment B). Seulement ça ne suffit pas. Il n’aura pas échappé depuis quelques temps à notre perspicace lectorat que, dans un souci d’économie, notre bien-aimé ministre de l’Education supprime autant de postes qu’un visionnage de Top Model USA de neurones.
Ca commence à se faire sentir. Entre autre au niveau des surveillants qui, ne disposant pas encore du talent d’ubiquité, ces jean-foutres, ne peuvent pas à la fois surveiller le portail d’entrée des élèves, les couloirs que squattent deux-trois glandouilleurs, la permanence et la salle d’exclusion où sont envoyés les zozos qui mettent en danger la classe de part leur comportement. (et je ne parle pas d’un gentil petit bavardage, non, mais plutôt d’une utilisation créative du compas incluant l’oreille d’un voisin de table).
Du coup, les gamins en retard ne peuvent pas rentrer, les squatteurs de couloir squattent et les dangers publics doivent être gérés par le prof qui, entre deux tentatives de mutilation, essaye un tout petit peu de faire cours, quand même. 
Bonjour, je m’appelle Bayonetta, je suis une sorcière invincible de jeu vidéo. Dans l’enseignement, j’ai enfin trouvé un poste à la hauteur de mes talents.
Effet pervers du truc : l’amertume. Et ça c’est immonde. Le surveillant qui n’en peut plus de courir, le prof qui aimerait juste être prof et pas psychologue-agent de police-Dana Scully (« donc tu m’affirmes que ton carnet de correspondance a disparu entre ton cartable et mon bureau ? Hmmmm… »), le principal qui jongle avec six mille responsabilités et le CPE qui appelle huit parents à la minute craquent. Et exigent un responsable. La balle est lancée, chacun va se la renvoyer. Il n’est plus temps d’appeler le rectorat, d’écouter les syndicats qui eux aussi se tuent à la tâche, plus temps de constater le foutage de gueule intégral qu’est la gestion de l’Education Nationale depuis des années. Il faut gérer les situations. Boucler la journée, tenir la semaine. Cadrer les mômes qui, pas fous, sentent des adultes désarmés et veulent exercer leur ascendant. Certains adultes s’en sortiront plutôt pas mal. Individuellement. D’autres beaucoup moins. Pour l’immense majorité – j’en fais partie – ça fluctuera. Avec la fatigue, le stress, la répartie et un peu de chance. Et trop souvent on s’en voudra les uns les autres de ne pas faire ce qu’il faut.
En attendant les grèves, les appels, les mobilisations restent trop souvent lettre morte. Parce qu’ils savent, au rectorat, au Ministère, à l’inspection. Ils ont le temps. Nous pas. On gère de l’humain au jour le jour. On gère Lyre qui n’a plus sa maman, Renning qui relève d’une structure psychologique, Kurth qui ne parle pas français. On aimerait bien, les laisser en plan parfois, souvent. On ne peut pas. Ethique quand même.
Bien sûr qu’on passe de bons moments. Que souvent les cours se passent du feu de dieu. Mais bordel ça n’est pas sérieux. On demande des structures on nous fournit des bâtons et un kit « Martine construit sa cabane ». 
Depuis trop longtemps. On bosse en bricolos. Et je ne veux pas d’un coupable, d’une tête sur le billot. Je veux juste des adultes qui sifflent la fin du bordel, se réunissent le temps qu’il faut. Et qu’on ne reparte que lorsque chaque souci aura sa solution. 
Simple isn’it ?
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Une réflexion sur “A l’ouest, rien de nouveau, à l’est pas trop non plus en fait…

  1. simple sur le papier …. seulement, parce que certains comme tu le dit , ont le temps … qu'on ne veuille plus jouer pour jeter la belle boite de jeu aux orties.

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