Le syndrome de l’anguille

Je vais me plaindre.
Je préfère préciser, il y en a que ça défrise, moi le premier. Mais blog, catharsis, tout ça.
Ca m’est venu dans une de ces magnifiques soirées où, la bave aux lèvres, on reprend brusquement conscience après deux heures de blanc, une copie vaguement annoté sur les genoux et face à vous, Tyra Banks qui explique des trucs sans doute vachement profonds sur la beauté intérieure d’une top model.
Ma maladie a un totem.
Je parle de maladie au sens premier du terme. Ce truc qui m’empoisonne la vie depuis quelques temps, qui me fait spectateur du reste du monde et que je n’arrive pas à définir. Que j’ai du mal-à-dire. Le jour où je pourrai ça sera fini. En attendant je lui ai trouvé un totem.
L’anguille.
Attention que les défenseurs de la poiscaille n’aillent pas en tirer des conclusions hâtives. Je n’ai rien contre les anguilles. C’est juste que je m’imagine refermant mes doigts dessus. Ca serait froid, visqueux, ça se tortillerait dans tous les sens. Finalement ça se barrerait au fond de l’eau en vous laissant les doigts vide. C’est ça le syndrome de l’anguille. Et il s’écrit partout.
– Il s’écrit dans une « affaire qui passionne des millions de français. » Où personne ne jure quand un homme et une femme sautillent autour de la question suivante : « Vous avez foutu quoi, combien de temps, entre la douche et le lit deux places ? »
– Ca s’écrit dans le démenti d’un élève « si j’ai mon matériel mais pas là. » « Où alors ? » « Ailleurs. »
– Ca s’écrit dans les sourires contrits de possesseurs de mètres carrés « on vient de signer avec quelqu’un. Oui entre le moment où vous avez passé le pallier et la fin de la visite. »
– Ca s’écrit dans les « je vous appelle depuis une semaine. Ah vous n’avez pas entendu le téléphone. » adressés aux garagistes.
Les anguilles. Fondues sous leurs écailles. Pour esquiver, éviter le réel. Tordre la question en cul-de-sac, elle n’appellera plus de réponse, fuir la confrontation, s’asseoir sur une fesse pour en bondir à la moindre contradiction. C’est laid. C’est une insulte à la danse, qui rit avec l’espace, qui l’occupe fluide. C’est exister quand ça arrange.
J’aimerais être anguille dès fois souvent. Je n’y arrive pas je dois être jaloux. J’aurais pu pourtant. A huit ans les courbes de croissance me prédisaient sylphide, voué à l’air et aux sommets. L’oracle a foiré, mon élément c’est la terre, le gnome le troll et tout ces trucs pas gracieux-gracieux.
Du coup mes panards s’ancrent dans la réalité. Je me prends les questions pleine face tout en frontal. Impossible d’esquiver du coup on encaisse maladroit. Et tout autour les anguilles qui violent les trois dimensions j’ai commis une faute morale je ne l’ai pas fait pour l’argent. 
On voudrait le poser à plat cet espace d’anguilles leur sortir le réel la réponse des tripes. Mais même si des griffes de trolls parvenaient à retenir les écailles, même si on leur lisait les intestins en fin de compte la page serait blanche.
Les anguilles néantisent la parole. Blanchissent les mots. Pompéisent le langage. 
Quand la langue est la seule chose qui tienne ensemble les morceaux de votre réalité, c’est un affront.
Les anguilles. Me bouffent.
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