Mes amis imaginaires : chapitre 2, Saule l’Automne

   Je n’ai pas de mémoire. 
C’est peut-être de la paresse intellectuelle, un trouble qui bouffera mes années restantes ou une modeste inattention. Mais le fait est que j’oublie. Dans le désordre si possible. S’accrochent à mes neurones des fragments sans intérêt (la voiture que mes parents possédaient à la naissance de ma soeur était immatriculée 1003 VJ 29), l’essentiel disparaît / est recouvert / sombre.
C’est humiliant. Je culpabilise aussi. Beaucoup. Quelle sécheresse, ce qui me tient de coeur, pour ne pas même archiver ce qui me fait. Quel bordel. 
Des fois je suis sauvé.
Sauvé par cette jeune grand-mère hydrocéphale. Notamment. 
Saule l’Automne est un personnage issu du jeu de cartes à collectionner Magic l’Assemblée. Pour ceux qui n’ont vu dans la phrase suivante que des hiéroglyphes, Magic est une sorte de gigantesque collection de cartes Panini, sauf qu’en plus, lesdites cartes servent à jouer. Le jeu prend place dans un univers médiéval-fantastique très foutraque et Saule l’Automne en représente l’un des habitants.
Je n’ai aucune mémoire.
Sauf que, dans les quelques centaines de cartes qui composent ma collection, je vous invite à en choisir une, n’importe laquelle. Pour chacune, depuis Saule l’Automne, je pourrai vous signaler le moment de son achat ou de son échange – oui, les récrés au collège avaient un petit côté Bourse de Paris slash Souk de Casablanca – depuis la première d’entre elles, en Cinquième, au fin fond du Finistère.
Et à chacune où presque est rattachée un souvenir. Une sensation. 
Je n’ai aucune mémoire et ça ne date pas d’hier. Et donc il y a longtemps, quelque chose a bougé à l’arrière du cerveau. Les bouts de carton glacé sont devenus des ancres. A image à odeurs à texture. A plaisir à douleur à soif à faim. Disque dur fragmenté, chaque éclat coincé dans une carte. Premiers émois d’adoconcert en Allemagne dans une église protestante en briques rouges, préparation du bac L (putain je ne pige toujours pas l’explication de texte) ou retour chez les parents après Paris.
Des fois ça m’arrive. Tout seul évidemment. En tailleur sur le faux parquet, devant les deux boîtes de Jack Daniels. Qui contiennent les héros, les histoires, la magie d’un monde fantasy mercantile. Mais aussi ma mémoire. Un accès immédiat et direct vers toutes les lignes de fuite de mon passé. 
Alors des fois, conservateur acharné, j’agrandis ma collection. Août 2011, mois en rêverie, très vite effacé. Mais il suffit d’une soirée enchantée pour qu’il accède au souvenir.
Saule l’Automne a lancé un sort, en 1995. Le flot de la mémoire s’est solidifié est devenu physique. La sorcière n’avait pas grand matériel à sa disposition, elle a fait avec ce qu’elle a pu. Un jeu de cartes.  
Et depuis. Le musée de la mémoire. Absurde. Inévitable.
« Dans le reflet, elle vit la carapace du monde se dissoudre, révélant sous elle la vérité scintillante. »
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