Le masque


   

    Les Bien-Aimés, de Christophe Honoré, est un film assez raté. Pas suffisamment pour que les dix euros cinquante déboursés me restent en travers de la gorge – c’est déjà une fin en soi – mais assez pour que seules deux scènes se détachent au fond de mes synapses.

– La première, les personnages de Louis Garrel et Chiara Mastroianni font rentrer leurs élèves en cours. Ils se sont disputés un peu avant. Avant qu’elle ne referme la porte, il vient lui faire signe. Elle se lève, glaciale, le gifle. Il a grand sourire absurde. Un sourire qu’on dirait perdu sur la face de chameau contrarié de Garrel. « Putain tu m’as fait peur, j’ai cru que tu ne me parlais plus ! »
– La deuxième, Louis Garrel (encore) et Catherine Deneuve. Elle contemple Ludivine Saigner, le fantôme de sa jeunesse d’il y a loin si loin. Et sa voix doit en franchir, des années, on l’entend, pour conclure « Je ne me reconnais plus. » C’est peut-être ça, vieillir.
Le reste est trop frileux, trop pensé pour s’imprimer.
Ou alors c’est moi. Que ces scènes remuent parce qu’elles résonnent contre ma vulnérabilité propre. Qui aime prendre ses aises, s’étendre à l’air libre, souvent. Ca tombe bien, les vacances s’y prêtent. 
Seulement voilà c’est fini.
Sur mon bureau il y a le masque. Pas encore achevé, et de loin. La décoration est encore parcellaire, imprécise. Le masque que j’enfilerai lundi prochain. Enfouir, enfuir les images gnan-gnan ou rococo de mon univers. 
Enseigner, c’est être mis au contact du réel, des réels. Ceux de centaines de mouflets qui ne parlent pas les mêmes images que toi. Souvent tu te dis que si tu parvenais à leur faire comprendre à quel point c’est beau, c’est beau dans ce bout de phrase, dans ce silence, ça débloquerait quelque chose. Tu mettrais le fameux « grain de sable dans la mécanique ». 
Non.
Ca, ça n’est pas de la pédagogie. C’est de l’égoïsme. Penser que l’on pourra partager quoi que ce soit avec les élèves. J’ai mis beaucoup de temps à le comprendre. Et je n’ai pas l’impression de faire preuve d’amertume en l’assumant. 
Enseigner c’est mettre à disposition. Montrer comment ça marche, comment c’est écrit, comment, parfois, ça peut faire pousser des ailes. Mais ne jamais sous-entendre que ça fera pousser des ailes à tout le monde. Que ça doit les faire pousser. C’est lancer toute sa passion corsetée par sa technique, sans jamais guetter l’émerveillement en face de soi. S’il arrive tant mieux. C’est un bonus. 
C’est dur.
Alors le masque. Le sérieux, l’organisation, l’écoute, les sarcasmes. Tout ceci, infiniment loin de moi. 
C’est la fin des vacances, j’ai terminé l’ascension des escaliers. En face de moi il y a le moi masqué professeur. Loin si loin. Et ma voix doit en franchir, des réalités, on l’entend, pour conclure « Je ne me reconnais pas. »
C’est peut-être ça, vieillir.
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