Concentré d’infini (ftaghn alors !)

D’un point de vue privé, ce que Lovecraft m’aura apporté de plus étonnant, c’est l’intrusion dans ma bibliothèque – ordinairement sanctuaire de bon goût et de sobriété (haha) –  de Michel Houellebecq au travers de son très remarquable essai sur l’homme. 
Non je déconne. Mais ça montre à quel point le créateur du Mythe de Cthulhu me squatte le cortex. Depuis le collège – lire Lovecraft, premier acte de rébellion littéraire. Mon père n’aimait pas. Grotesque. Il avait comme toujours raison. 
Je ne me taperais pas la vie et l’oeuvre du bonhomme en ces lignes, je me contenterai du minimum pour les épargnés du Mythe. Lovecraft, auteur principalement de ce qu’il appelait des « histoires terrifiantes » superpose à notre monde une autre réalité, plus ancienne, plus atroce, plus incompréhensible, plus impitoyable, en un mot plus grande. C’est le sésame de chacune de ses histoires. Nous sommes infiniment petits.
« Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde, c’est, je crois l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île placide d’ignorance, environnée de noirs océans d’infinitude que nous n’avons pas été destinés à parcourir bien loin. Les sciences, chacune s’évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu’à présent peu nui. Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il ne nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme. »
– L’appel de Cthulhu

La quasi-totalité de l’oeuvre de Lovecraft n’est que le développement par l’exemple de ce postulat. Notre place dans l’univers est si précaire qu’elle en devient risible. La réalité appartient à des entités que notre chiffon cérébral ne peut concevoir sans s’effilocher, et que même les gosiers peinent à nommer : Yog-Sototh, Nyarlathotep, Shub-Niggurath, Cthulhu et tant d’autres (à ce sujet, c’est toujours un délice que d’entendre les critiques ou les participants d’un jeu de rôle commenter les oeuvres et se fouler les cordes vocales et la dignité à vocaliser ce qui n’est pas censé l’être).
L’histoire advient quand le voile se fait un peu trop transparent. Usé par le temps, par le climat ou tout simplement l’inconséquence d’un primate un peu plus curieux que les autres. Et c’est rarement l’horreur elle-même qui déferle alors dans ces villages trop banals d’Amérique. Les divinités immondes ne nous feront l’honneur de leur présence que lors de l’apocalypse. Leur ombre ou celle de leurs serviteurs suffit souvent à faire basculer le personnage principal ou ses proches dans la mort ou – pire – la démence. 
Cette démence qui advient lorsque les cobayes de Lovecraft ne peuvent plus se raccrocher à aucune subjectivité. Le surnaturel du Mythe de Cthulhu est dénué de passion, de sentiments, hormis chez quelques pauvres sectateurs attardés de ces puissances inouïes. Attardés car comment vénérer des existences qui vous considèrent comme moins qu’un atome ? Les Grands Anciens sont un fait scientifique, matériel, et indéniable. Dès lors, l’illusion est impossible.
On a souvent ridiculisé la naïveté des personnages de Lovecraft, incapables de réaliser l’évidence quand on leur indique à grand renfort de panneaux lumineux – à la limite – que les horreurs dont ils sont témoins ne sont pas de ce monde. En réalité, cette incrédulité est leur dernier rempart, la seule chose qui leur permet de poursuivre leurs recherches sans s’enfuir en hurlant. Magnifique inversion des valeurs : c’est en se raccrochant au rationnel comme à une vieille superstition que quelques humains parviendront à surmonter les pires horreurs.
Dès lors, comment lui reprocher ces phrases maladroitement tarabiscotées, ces délires adverbiaux ? Même la syntaxe se distord dans l’innommable. A un moment, même les mots seront anéantis par l’immense.
Lire Lovecraft, ce serait comme sortir dans le vide spatial et détacher le filin qui vous retient à la fusée. Vous êtes confronté à l’infini, à ce qui est plus grand que vous et n’en n’a rien à faire. C’est au delà du vertige, on tombera sans jamais atterrir. Toutes ses nouvelles sont construites autour de ça : créer ce moment où on aura perdu tout repère, où on bougera dans tout le sens, incapables de retrouver le haut, le bas, incapables de se rappeler comment crier. 
Lovecraft a fait ça. Parfois. Intégrer l’infini dans l’équation de ses mots.
Lui et lui seul.
Car le bougre a eu nombre de continuateurs. Des amis, des disciples, des admirateurs qui ont cherché à poursuivre cette oeuvre belle et terrifiante. Mais un Grand Ancien, il n’y avait qu’un. Lui. Chacun de ses suiveurs – même Derleth, oui oui, chers puristes – a commis l’erreur primordiale : donner à ce mythe plus de sens, de cohérence. Et là, l’immensité pète. Dès que les dieux anciens interfèrent sur les affaires des mortels par malveillance calculée, dès que leur intelligence se met à notre portée. Qu’ils sont petits, ces êtres qui donnent à l’homme le plutonium de la première bombe atomique ou cherchent à nous attirer dans des grimoires maléfiques. Ce sont des trucs d’humains ça. Des stratagèmes cohérents. Rassurants.
Mais cet infini, cette impression que j’ai à l’arrière du cerveau, ce vertige infini, je ne l’ai retrouvé que dans ses pauvres phrases distordues. Celui dont les prénoms, dernier plaisir, sont mes initiales. 
HP Lovecraft.
Ecrivain, névrosé, raciste, antisémite, amoureux, pondéré, américain, conservateur, antisémite, eugéniste, aimable, délirant, génial, prophétique.
Tisseur d’infini.

« Si je cesse de vivre avant d’avoir achevé ce manuscrit, je prie mes exécuteurs testamentaires de préférer la prudence à l’audace et de veiller à ce qu’il ne tombe jamais sous d’autres yeux. »

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