Much ado about nothing au Wyndham Theatre

Les histoires d’amour se comportent comme des ados : elles ne vous laisseront pas tranquille tant que vous ne les avez pas amenées là où elles le souhaitent. Et même à mon âge avancé, ça continue. 

L’histoire d’amour en question s’est mise à chouiner dès qu’elle a appris que le Docteur et Donna se retrouveraient sous les traits de leurs alter ego réels, David Tennant et Catherine Tate pour se frotter à l’un des plus jolis marivaudages qui soit : Beaucoup de bruit pour rien (Much ado about nothing pour les allergiques de la traduction), de ce bon vieux Shakespeare. Et elle a tellement chouiné que, juste pour ça, je me suis tapé la réservation, le lever au petit matin, les inévitables gnards du train et la cohue de Saint Pancrace. Mais au bout du compte, j’étais à Londres – mon hystérie sur cette ville vous sera infligée lors d’un prochain billet – et j’allais assister à une pièce de théâtre. Donc, mon histoire d’amour ne s’est pas trop faite engueuler.
Pour les ceusses qui n’ont jamais lu Beaucoup de bruit pour rien, où qui ont un exposé à faire dessus pour demain et viennent de taper « Exposé bokou de brui pour rien + sonri Lady Gaga Shècspire lolol » (que des bubons vous recouvrent le visage et celui de vos descendants jusqu’à la septième génération) – il faut vraiment que j’arrête avec les incises – voici un résumé de l’intrigue :
A la suite d’une campagne victorieuse, le régiment du noble Don Pedro est accueilli dans le domaine de Don Leonato. Claudio, l’un des soldats, tombe sous le charme de Hero, la fille de Leonato. Rapidement, leur histoire débouche sur la perspective d’un mariage.
En parallèle, Benedick, autre soldat de Don Pedro, retrouve Dame Beatrice, cousine de Hero, avec laquelle il entretient un conflit verbal depuis des années. En attendant le mariage entre Claudio et Hero, Don Pedro et ses amis décident d’amener Benedick et Beatrice à tomber amoureux l’un de l’autre, malgré leurs caractères pour le moins abrasifs.
Tout ceci ne resterait qu’un jeu innocent si le demi-frère de Don Pedro, John, ne décidait de semer le trouble dans la petite communauté.
L’intrigue n’a donc rien de fort original, mais sa force repose avant tout sur sa grande « plasticité » : il est possible de l’adapter des façons les plus diverses et les plus incongrues, ce qui est le cas dans la version que j’ai vue il y a deux jours.
Josie Rourke (metteur en scène apparemment très chébran actuellement en Angleterre) prend le parti de déplacer l’action au moment de la guerre des Falklands. On retrouve donc les années 80 avec tout ce que cela suppose de bon goût et de clichés. Uniformes blanc acrylique et lunettes de soleil style « La Mouche IV » pour les messieurs, robes couleur « Tu entends ce crssssh ? C’est ta rétine qui brûle. » pour les dames. Ici on baguenaude de jour sur la terrasse du domaine et la nuit dans la discothèque du coin. Cette discothèque est d’ailleurs l’un des traits de génie de l’adaptation. Le bruit et la fureur de l’endroit favorisent cette confusion dont se délecte Shakespeare dans la pièce.
Ce cadre juste cliché comme il faut m’a suffit pour me situer dans l’action, mais je doute que les autres spectateurs en avaient besoin, Much ado about nothing étant au niveau de la notoriété, l’équivalent de, disons, Anne Roumanoff fait des blagues de notre côté de la Manche. En plus drôle je vous l’accorde.

Parce que les rires fusent très vite, durant la pièce, souvent aux dépends des personnages. Don Pedro a beau être un brillant général, sa confiance en lui est mise à rude épreuve lors du mémorable râteau que lui inflige Beatrice dans les premières scènes de la pièce – assez semblable au « Nooooo ! » de Rachel dans Friends – Claudio est un gandin bien mis de sa personne mais pas spécialement futé, comme le montrent ses frétillements face à la strip-teaseuse de son enterrement de vie de garçon. Passons sur la patrouille, transformée en un improbable duo de Laurel et Hardy.

Ma seule déception vient de Don John, le seul vrai « méchant » de l’histoire. J’ignore si la faute repose sur le comédien ou le metteur en scène, mais j’ai eu beaucoup de mal à croire à ce personnage mal foutu, les bras toujours croisés dans le dos, énonçant ses plans diaboliques avec la même voix que Roger, l’extra-terreste d’American Dad.
Et eux alors ? Tennant et Tate, les attendus, les inévitables, dont la tronche s’étale en gros sur l’affiche ? Rourke leur a, bien entendu, réservé les deux rôles les plus intéressants, ceux de Benedick et Beatrice. Et ils se prêtent au jeu avec un enthousiasme tout professionnel. De façon peu surprenante, Catherine Tate fait de sa Beatrice une haridelle acariâtre mais futée, protégeant le clan des femmes du machisme ambiant. Son côté bouffon, ses traits d’esprits sont autant de barricades qu’elle dresse avant de permettre au « sexe faible » d’exister face à ce contingent de mâles qui se comportent comme un troupeau d’éléphants dans une bananeraie. A force, cette posture est devenue sa façon d’être. Si elle se montre si agressive envers Benedick ce n’est pas uniquement par rivalité intellectuelle : il est le seul avec qui le dialogue est possible, ce qui la met très mal à l’aise. L’idée de la rendre « allergique » au nom de ce dernier est d’ailleurs un peu lourdingue mais illustre très bien cet état d’esprit.
Jamais Beatrice ne sortira de sa posture revendicatrice et ironique, mais c’est ce qui rend l’interprétation de Catherine Tate si touchante. On la sent désarmée, partagée entre la mission qu’elle s’est petit à petit imposée et la perspective d’un bonheur individuel qui la terrifie.
Face à elle, David Tennant, en Benedick qui multiplie les excentricités de gamin, dans le seul but de se rendre intéressant. Mais qui se vexe comme un pou à la moindre évocation de son statut de plaisantin. « On me traite de bouffon ? Tout ça parce que je suis juste… joyeux. » maugrée-t-il en prenant le public à témoin. 
Son morceau de bravoure, la scène durant laquelle ses compagnons lui font croire que Beatrice a confessé à tous son amour pour lui est un danger mortel pour les zygomatiques mais parvient à dépasser le simple stade de la grosse marrade. Il est touchant, ce soldat vétéran avec ses yeux de petit garçon et son T-shirt de Superman tout taché de peinture. Ce Benedick est un lutin, un Peter Pan qui refuse de grandir et qui, pourtant, attend obscurément que Beatrice vienne le prendre par l’oreille pour lui demander d’arrêter ses conneries. Et c’est la tentative de dialogue entre ces deux-là qui rend la deuxième partie de la pièce, beaucoup plus lente et lourde, tout à fait agréable.
Ce Beaucoup de bruit pour rien fait du bien. L’accent mis sur le côté « guerre des sexes » ne déborde jamais et chacun des comédien parvient, en un mouvement à passer du rire aux larmes, sans que jamais cela nous choque. On pleure encore pour Hero et son mariage gâché que les suffocations de Beatrice devant Benedick nous arrachent des hoquets de rire. (et sinon David Tennant porte super bien la mini-jupe).

Et puis tout à la fin il y a eu mon moment à moi, qui ne servira à personne mais que je couche ici parce que c’est mon blog non mais oh à la fin. Le double mariage enfin prononcé, tous se mettent à danser. Il y a eu trois heures de pièces, de la transpiration, Tennant se passe la main dans les cheveux avant de se mettre à se trémousser avec Tate. Cette coiffure-là ce n’est plus celle de Benedick, je la connais par coeur. Je ne les vois plus que tous les deux et je me dis que c’est ça la vrai fin de Dr Who. Donna et le Docteur. Qui dansent ensemble en rigolant. Dans le Tardis.

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