Où l’on traite du Mal Absolu

(… pour un prof en fin d’année, je le précise tout de suite).
Pour les trois qui restent, du coup, je tiens à faire cette révélation. Il y a pire pour un prof de français, que des élèves insupportables, pire que des parents qui remettent pour la douzième fois le rendez-vous qui devrait décider de l’avenir de leur fils de dix-sept ans, pire que la bouffe de la cantine, pire que X-Factor.
Cette chose, ce sont les profs de français. Si.
Reprenons nos esprits et suivez le guide. Hier, me voilà donc dans un établissement quelconque, chargé par le Saint Rectorat de la noble mission suivante : corriger l’examen du brevet de français. Déjà, ce qu’il y a de marrant avec cette occupation, c’est qu’on n’est jamais convoqué dans le même bahut d’une année à l’autre. Sympa, ça a un petit côté voyage organisé : « Après les murs tout gris du lycée Didier Barbelivien, les murs tout gris du collège Francis Lalanne ! Les murs tous roses du collège Elton John ! »
Je songe à proposer le recrutement d’un animateur et la mise en place d’un karaoké géant l’année prochaine histoire que le délire atteigne son paroxysme.
Nous voilà donc tous réunis dans une salle, super jouasses à l’idée de passer la journée devant des copies en ce début d’été, tu dois bien t’en douter. Au passage un truc amusant : pour savoir si tu te trouves un jour dans une assemblée de prof de lettres c’est facile. Regarde autour de toi. Si personne n’a l’air content, qu’il y a une majorité féminine et que les quelques mecs présents sont presque tous habillés comme des sacs, ben c’est le cas. C’est à ce moment-là qu’il est recommandé de gagner l’issue de secours la plus proche.
Entrent les coordinateurs. Les coordinateurs sont des gens qui, dans une vie antérieure, ont du tuer des bébés chats car on les a chargé de la mission de distribuer les corrigés des épreuves aux profs présents et de les mettre au boulot le plus vite possible. A côté de ça, le supplice de la roue, c’est une pinata-party avec tequila et orchestre folklorique. Ils s’avancent donc avec autant d’entrain que deux chrétiens vedettes principales d’un spectacle animalier romain et ouvrent la bouche. Et là, bing, ça commence.
PROF RALEUSE ULCEREE ET RONCHONNANTE S’INDIGNANT TERRIBLEMENT (PRURIT) : Maaaais qu’est-ce que c’est que ce corrigé, c’est absolument n’importe quoooooi, il est hors de question que je travaille dans ces conditions !
GROUPIE 1 (loyale) : Ah ben oui, c’est bien vrai alors.
GROUPIE 2 (sournoise) : De toutes façons qui pourrait accepter un corrigé qui NIE à ce point les efforts fournis par nos élèves ?
A ce moment là, j’avoue avoir perdu le fil de la conversation, suite à la crise de rire déclenché par cette dernière phrase. Lorsque je reviens à la réalité, une hippie des beaux quartiers sur le retour s’est assise au milieu de la salle, inaugurant ainsi le concept du sitting individuel et s’adresse à l’audience, genre Patti Smith au sommet de sa gloire.
« Vous savez, je suis la fille d’un grand stylisticien. Approuver ce corrigé imposé unilatéralement par une oligarchie enseignante serait revenir sur les préceptes qui fondent notre apostolat. » 
« Poil au doigt », complète l’inévitable rigolo de la bande, déclenchant bien entendu des rires de bon aloi : « ah ah ah, celui là alors, clic clic » (corpyright Binet, les Bidochons.)
Je rappelle à notre aimable assistance que cette scène dont on ne voudrait pas pour une émission de télé-réalité d’NRJ 12 se passe dans un groupe d’ENSEIGNANTS d’une moyenne d’âge d’environ quarante ans. J’aurais eu une classe qui se comportait comme ça, je me serais effondré en sanglots spasmodiques et libérateurs. Ou j’aurais sorti la sulfateuse. Oui. Plutôt la sulfateuse en fait.
Les quelques-uns qui espéraient naïvement pouvoir commencer à corriger moins d’une heure après le début des explications envisagent le suicide collectif lorsque, après avoir ramené le silence à coups de « Allons allons ! » « Oh là là ça suffit ! » et de « Si ça continue, je vais agiter le doigt en fronçant les sourcils », les coordinateurs commencent à nous lire, intégralement, le corrigé à haute voix.
Je dois avoir à cet instant momentanément perdu le tact et la délicatesse qui me caractérisent et avoir remarqué à haute voix qui se nous souhaitions avoir terminé cette correction avant la session du brevet 2012, il aurait été gentil tout plein d’activer un peu le mouvement et de nous mettre à bosser. Ben tout le monde s’en foutait. Super vexé, j’étais.
Après une interminable litanie qui aurait eu raison de toute personne disposant d’un cerveau encore fonctionnel, les coordinateurs nous conduisent dans des salles de classes, dans lesquels les profs s’installent aux doux commentaires de « Il fait chaud ! » « Pfff ça va être long ! » « Roooh, ça me prend la tête. »
Ben tu m’étonnes. Rester assis à des tables plusieurs heures à gratter sur des copies à petits carreaux, qui, je te le demande, pourrait bien endurer ça ?
Autant te dire qu’après ça, le fait de corriger (opération qui pourrait se rapprocher d’une lobotomie à la petite cuillère) m’a finalement semblée très supportable. Même si, pour le plaisir, je ne peux m’empêcher de citer une petite anecdote.
Le sujet de la rédaction du brevet était en gros le suivant : « Racontez comment un ami vous a incité, par ses arguments, à changer de comportement. »
Eh bien Pimprenelle nous pond trois pages dans lesquelles elle se raconte en détenue dans une prison mixte. Son compagnon de cellule, Robert, constatera son manque d’hygiène et de politesse, la frappera et l’humiliera plusieurs fois. Grâce à Robert, elle deviendra une ménagère soigneuse et responsable et, on peut le penser, une parfaite maman célibataire une fois sa peine finie et Robert reparti en cavale.
Gloups quand même.
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