"Gaulois, ce sont vos dernières bêtises !"

Quand je serai grand, j’écrirai un manuel à l’usage des enseignants. Ca s’appellera « Pétons joyeusement la tronche à la culpabilité. » Ca vendra et ça résumera parfaitement le propos. Je te rassure, même si tu n’es pas enseignant, tu peux comprendre. 
Comment dire ?
Quel que soit ton boulot, il y a des tabous. Pour certaines boîtes ce sera le retard sur objectif, pour d’autres le retard du matin, ou encore la divulgation de ce que font certains employés avec des mineurs. Mais j’aimerais ici me la jouer un peu en affirmant que le boulot de professeur est peut-être celui qui contient le plus d’interdits. Des interdits qui bétonnent les pratiques  (« Non, demander à ces chiards d’apprendre un tableau de conjugaison me vaudrait les foudres de ma caste. »), les rapports humains (« Jouer au shériff et déterminer qui de Céodore ou Ursula a frappé l’autre en premier ? Mais bien sûûr madame la principale ! ») et jusqu’à la pensée. 
Ben oui.
Il y a des trucs que même dans le dedans de toi-même, tu ne peux pas te dire sans immédiatement rougir de honte des orteils aux pointes. Et à ceux qui remueraient déjà des bras et du gras du bide en émettant des sons du genre « roooooh, mais n’importe quoi alors, vouslesenseignantsjamaiscontentdixhuitheuresvacancesprocèsgardezmongossejevaisaucoiffeur », je veux bien donner un exemple.
« Non mais qu’il est con, cet élève. »
Voilà. 
Ca tu ne peux pas le penser autrement que pour rire. Sinon shame on you. Attention hein. Quand je dis « con », je l’entends au sens premier du terme. Enorme déficit d’intelligence. Et je suis navré d’annoncer, comme ça, tout de go, mais les élèves sont des êtres humains comme les autres à deux ou trois bubons près, et que, sur le tas, il y en a forcément des cons. 
Prenons Bella par exemple (évidemment elle ne s’appelle pas Bella, j’aurais pu choisir tout autre pseudonyme. Stéphanie par exemple. Au hasard. Huhuhu).
Donc Bella, déjà, quand tu la vois avec ton regard de prof, tu jurerais le Cousin Machin qui aurait chouravé un Babyliss. Faut dire que Bella a parfaitement saisi l’importance de son capital capillaire et l’entretient tout le temps. En allant au collège. Dans la cours du collège. Dans ta classe. Et comme elle est à peu près tout le temps retournée, la seule chose que tu vois ce sont ses cheveux. Evidemment, la première fois où c’est arrivé, j’ai bêtement tenté de lui faire comprendre que même un amateur de la Famille Addams aimerait bien voir son visage de temps à autres :
MOI : Bella, navré de t’interrompre dans ton débat avec Leonora, « pourquoi nos daronnes elles veulent grave pas qu’on couche avec des mecs », mais si tu pouvais te retourner et me dire de quoi parle le cours, ce serait supra méga gentil.
AHAH ! Tu t’attendais à l’un de ces dialogues retranscrit de mes petits doigts musclés et qui t’aurait fait te gausser hein ? Tu vas en être pour tes frais. Parce qu’un détail amusant chez Bella c’est qu’elle ne te répond pas quand tu lui parles. Enfin si. Quand c’est pour faire l’appel. Ou lui rendre une copie. Mais une phrase de plus de quatre mots, elle refuse de répondre. Alors re-bêtement, je re-tente une prise de contact.
MOI : Bella. Tu vois la grosse veine là, qui palpite dangereusement sur mon front ? Pour m’éviter un AVC, ce serait mignon comme tout si tu te retournais.
BELLA : Ouaaaaaaimaaaaiscestboooooooncommentquimparletropc’prof !
Traduction littérale : Ouais, mais, c’est bon, comment qu’il me parle, ce prof ?
Traduction littéraire : En sus de couper court à une conversation des plus instructives, mon enseignant emploie des termes que je ne parviens pas à saisir. Je suis rage, je suis colère !
Là j’avoue, j’ai fait une bêtise. J’ai catalogué la gamine comme chieuse. Les chieuses je connais, je pratique, et à la limite j’aime bien. La chieuse aime prendre son prof en défaut, lui foutre la honte devant la classe avant de ricaner au nez de sa victime. La chieuse se doit d’être futée. Elle l’est toujours. Même si elle te comprend parfaitement, elle jouera les idiotes histoire de te forcer à t’occuper d’elle. Avant de t’envoyer bouler. La confrontation avec une chieuse est piquante et en envoyer une aux pelotes, c’est toujours quelques points de gagnés quant à ton autorité sur la classe. Les chieuses je vous aime. (mais je ne le dis pas trop fort, des fois que le grand méchant Ferry hante ces lignes)
Mais là on s’éloigne du sujet, parce que Bella n’en n’est pas une. Je t’explique comment cette épiphanie spirituelle (oui, j’aime les redondances, surtout cycliques) m’est venue. 
Un jour comme les autres en classe. Comme les autres sauf que Bella a du oublier son vermifuge et saute littéralement dans tous les sens, se lève, bref, fout le bordel. Donc engueulade devant toute la classe. Je n’ai pas l’engueulade sonore, mais plutôt colorée. Et en plein milieu de mon laïus, la voilà qui se déplace pour aller s’asseoir au fond de la classe et me tourner le dos. Plutôt que de me laisser aller à mes – légitimes – pulsions meurtrières, j’attends la fin du cours, et explique calmement au Cousin Machin qu’elle ira se délecter de poisson pané et de riz à la cantine une fois qu’elle m’aura présenté ses excuses.
Oh pinaise qu’est-ce que j’avais pas dit là.
La seule chose qu’elle est capable de me sortir est « Non je m’excuserai pas laissez-moi sortir. » La seule chose. Mais en boucle. Sans arrêt. En se mettant à tourner dans la classe de plus en plus vite en tapant sur les tables.
Je précise que tout ce temps là, j’étais à côté de la porte grande ouverte, hein. Je ne lui faisais pas spécialement obstacle, si elle avait voulu, elle aurait pu se barrer mais non. Elle continue « Non je m’excuserai pas laissez-moi sortir. » « Non je m’excuserai pas laissez-moi sortir. » « Non je m’excuserai pas laissez-moi sortir. » « Putain. »
Médusé.
Là j’avoue que mon premier réflexe a été de me jeter sur mon portable pour appeler l’unité psychiatrique la plus proche. Et puis après cinq minutes je commence à voir la situation sous un jour nouveau. Bella n’a pas pété les plombs. Elle n’est pas équipée pour.
Nous y voilà : elle est incapable de dire autre chose. Elle voudrait argumenter, expliquer pourquoi elle n’estime pas ces excuses justifiées, se montrer d’une admirable mauvaise foi. Pas de bol. Elle n’est pas assez intelligente pour ça. Alors Bella se retrouve coincée dans sa boucle. « Non je m’excuserai pas laissez-moi sortir. » Et d’un coup sa phrase prend un tout autre sens.
« Je ne peux rien vous dire d’autre, je ne peux pas communiquer avec vous. »
Je l’interromps dans sa litanie. « On s’arrête là, tu reviendras une fois calmée. » Elle s’enfuit en pleurant. En hurlant qu’elle a été « séquestrée ». Ca me réconforte de savoir qu’elle connaît un mot qu’on ne prononce sûrement pas dans Secret Story.
Oui. Bella est conne. Pas bête, parce que sa connerie est crasse. Transpire dans ses tentatives de méchanceté. Sa seule réponse lorsque l’on se moque d’elle est « Toi, j’vais t’défoncer. » Conne. Du coup je me demande. Qu’est-ce qu’on rate dans notre boulot, qu’est-ce qui cloche à ce point pour qu’à la fin de l’année, on n’ait même pas éraflé ce mur de connerie, ce rempart qui cache la tête du Cousin Machin ? Ce mur qui fera que quoi qu’il arrive dans le futur, Bella se fera toujours marcher dessus, se soumettra forcément à un Edward, ne déploiera jamais complètement ses ailes.
On a des élèves cons. A partir du moment où on arrêtera de nous demander de considérer chaque mouflets comme un Rimbaud mal aimé, un Purcell déraciné, un Lautréamont qu’on n’a pas su voir, peut-être qu’on y arrivera. Qu’on atteindra enfin cette éducation pour chacun qu’on nous somme de prodiguer.
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