La culture c’est comme la confiture

Lecteur, mon amour.
Dans je ne sais plus quel billet d’un blog aujourd’hui décédé, j’ai écrit avec un enthousiasme crétin à quel point le boulot d’enseignant était prenant parce que tu apprenais tout le temps de nouveaux trucs. Ca me réjouissait.
Ah ah.
Le niais. Le gros gros niais.
Un truc que j’ai appris, vendredi dernier, c’est conduire tes élèves au musée. Même si t’es pas enseignant, je te conseille de rester, je te parie que ta vie te semblera un rien plus mieux après.
Déjà, je me suis fait avoir. Lorsque mon troupeau m’a demandé, lors de l’heure de préparation de la visite, si on pouvait manger pendant la sortie, j’ai bêtement répondu ça :
« Oui, sauf dans le musée. »
Sache que, passé par le filtre des tympans d’ados, ça veut dire :
« Vous pouvez vous bâfrer tout le temps, sans arrêt, sans interruption, jusqu’à ce que la bouffe vous ressorte par la glotte. »
De fait, à peine on avait posé l’orteil hors du bahut que le ravissant concert des sachets plastiques éventrés débutait. Et vas-y que je laisse tomber des schtroumpfs en guimauve par terre, que je brame parce que Catiua a eu des sucettes aux rillettes tandis que les miennes sont au pâté, que Denam m’a piqué mon crocodile en gelée au bon parfum de phosphates… Tout ça pendant que je comptais avec angoisse 18 élèves au lieu de 19 dans mon cheptel, alors qu’on était même pas à 500 mètres du point de départ. Parce que tu vois, durant la milliseconde où je donnais une consigne à ma collègue – qui est officiellement une sainte – Lans était entré dans une boutique pour s’acheter la sixième bouteille de soda que sa mère lui avait refusé. 
Je te raconte pas les hurlements lorsque l’objet du délit a été confisqué. J’aurais pu lui apporter les yeux fraîchement énuclées de sa soeur, il m’en aurait moins voulu. Pis de toutes façons les profs c’est rien que des voleurs qui sont trop pauvres pour s’acheter des trucs (il faudra un jour que je prenne le temps d’expliquer que ça n’est pas bénévolement que je passe environ six heures par jour dans ce pays des Bisounours qu’est le Collège). 
Premier ouf, tout ce petit monde s’entasse dans le RER, tous dans le même wagon au même étage. Et là, en moins de temps qu’il n’en faut pour se rendre d’un Sofotel au commissariat le plus proche, l’endroit se transforme en salle de jeu que n’auraient pas renié les rebelles de cette belle époque qu’était la prohibition. Consoles de jeu, cartes, trucs en plastiques moches et indéfinis… le tout bien sûr pendant qu’on déballe le repas confectionné par le collège parce que bon, à onze heures et quart, faut se sustenter un minimum. Et bien sûr, regard de veaux en manque d’oxygène lorsque je leur rappelle qu’on laisse les endroits publics aussi propres qu’on les a trouvé en arrivant. (tu me diras, le mollard dans lequel j’ai manqué de m’étaler en arrivant a un peu contribué à décrédibiliser mon sermon). Parce que tu comprends, les « femmes de ménage » sont là pour ça, et elles n’ont qu’à bosser.
Je demande à Gildas le boulot de sa daronne, déjà ? 
« Ah mais monsieur, ma mère elle nettoie des bureaux, c’est pas pareil !
– Et pourrais-tu m’expliquer le pourquoi du comment, avant que je t’introduise cet emballage de chips au camembert dans un orifice totalement inapproprié d’après la Faculté ?
– Ben dans des bureaux, ce sont des gens biens ! »
Cherchant à préserver mes dernières bribes de santé mentale, je promène mon regard ailleurs n’importe où ailleurs. Tiens, sur Cerya.
Cerya, musulmane.
Cerya tellement musulmane qu’elle fait scrupuleusement son ramadan.
Cerya qui est en train de s’empiffrer d’un sandwich dans lequel mon oeil de sioux identifie sans possibilité de me tromper une large rondelle de saucisson. 
« Cerya ?
– Oui monsieur ?
– Tu sais avec quoi on fait le saucisson ?
– Le quoi ?
– Ce que tu as dans ton sandwich.
– Ben, c’est en viande. »
Pas le temps pour une attaque, le RER arrive à quai. Et v’la-t-y pas qu’on enfourne tout ce petit monde dans le métro. Pour le coup ils se tiennent à carreau, les mains plaqués sur les poches de leurs jeans Celio, des fois qu’on leur pique le sachet de Dragibus qui s’y planque. Il ne m’en faut pas beaucoup plus pour regagner confiance, et c’est d’un pas presque primesautier que je mène mon cheptel vers les portes du musée. Rappel rapide des consignes EVIDENTES que j’ai relayé aux parents. Minimum de silence, pas touche bien sûr, la base.
Ah ah. 
La base.
AHAHAHAHAHAHAHAH.
Tu vois dans la classe, on a Brantyn. Brantyn est chiant. Mais chiant. Le jour où il en a envie, il peut te foutre un cours en l’air. T’insulter, terroriser les plus faibles. C’est pas vraiment sa faute à Brantyn. Foyer monoparental, papa un peu (très) perdu. Des fois je me dis aussi qu’il y a autre chose, un truc qui mériterait qu’un toubib s’en inquiète, histoire que ça ne prenne pas racine dans sa tête. Mais rien à faire.
Seulement voilà. Décemment tu ne peux pas priver Brantyn de sortie juste parce qu’il te gonfle. Tu ne peux pas l’en priver parce que tu sais qu’il PEUT déconner à balle, qu’il y a même de grandes chances qu’il le fasse. La discrimination passe aussi par là, la bête hideuse. Et elle te regarde en souriant tranquillement en attendant que tu foules tes principes au pied. Rien à faire, on a amené Brantyn.
Et ça n’a pas loupé, bien sûr.
Brantyn commence à respirer très vite en voyant la semi-pénombre dans laquelle les pièces sont plongées. Dès le départ il ne comprend pas, il ne veut pas comprendre, ma voix déjà ne l’atteint plus. Et que ça court, que ça touche à tout, suivi par une théorie de trois crétins qui se disent que tiens, c’est toujours plus marrant que de compléter le mignon questionnaire rédigé à la sueur de plusieurs fronts. A tel point qu’après une heure de visite, je sens qu’on me tapote sur l’épaule. Me doutant que ce n’est pas pour jouer à « coucou qui c’est ? », je me retourne tout en me liquéfiant. 
Et là, le monsieur qui garde l’exposition me regarde avec des yeux qui me font attraper cinq ans à nouveau. Il me dit qu’on ne peut pas rester là, que c’est scandaleux, qu’on a pas le choix et qu’il faut sortir. Sous le regard satisfait bien entendu des visiteurs de la journée. Et donc, la tête basse, la voix qui se barre, je retourne vers mon groupe, je leur explique qu’on doit partir. 
Ovation. 
On est donc escortés à peine poliment dans la cour de l’endroit. Et au moment où je me dis que c’est terminé, que je vais pouvoir lâcher mes nerfs sur les mômes qui fouillent dans leurs sacs à la recherche de leur douzième repas, un ogre se dirige vers moi.
« Qui est le responsable du groupe ? »
Bah oui évidemment. Il faut de la chair fraiche, un responsable, peu importe lequel. Et comme je suis grand, je suis un adulte et que j’ai commencé, je sors un « moi » un brin tremblant. Je ne comprends pas très bien la suite, c’est dingue comme la honte bousille les tympans. A peine ressortent « Scandaleux… Inutile de revenir… Venez d’où ?… Banlieue… Ornithorynque » (je ne suis pas tout à fait sûr pour « Banlieue »).
Et nous revoilà donc à faire le chemin dans l’autre sens. Ecarlate. Allez. Calme. Zen. Pas leur faute. Manque d’information, manque d’éducation. Faut revoir les bases. Respire.
Et là, mon regard tombe sur Barbas.
Qui se gave d’une salade en boîte en plein dans les couloirs du métro.
Au retour, la hiérarchie se montre un brin rassurante. Mais bon faudrait appeler les parents quand même. Ben oui, moi…
(L’auteur de ce billet n’étant plus en état de continuer, nous vous proposons une retranscription de ces entretiens téléphoniques, dans lesquels il sera désigné par le pseudonyme Dalek Tout Rose (DTR), si vous ne comprenez pas la référence, tant mieux pour vous)


ESSAI 1
DTR : Allô monsieur papa de Brantyn ?
PAPA DE BRANTYN : Qué ?
DTR : Voilà, je vous appelle pour vous dire qu’au vu de comportement de votre fils, son avenir s’annonce plutôt à base d’activités telles que « Ramasse ma savonnette tout de suite » plutôt que « Ciel, mais que vais-je faire de mes dividendes de cette année ? »
PAPA DE BRANTYN : Qué ?
DTR : Votre fils s’est mal comporté.
PAPA DE BRANTYN : Qué ?
DTR : Euh, ça fait longtemps que je n’ai pas vu Physique ou Chimie, mon espagnol est un peu rouillé… 
PAPA DE BRANTYN : Qué ? 
DTR : J’espère très fort que Qué veut bien dire « Quoi », et pas « Au secours aidez-moi je suis coincé sous l’armoire normande… »
ESSAI 2
DTR : Allô madame maman d’Oz ?
MADAME DE CHEZ ORANGE : Bonjour, la maman d’Oz est actuellement en train de se refaire sa manucure, merci de vous reporter au temps de séchage des vernis pourpre pâle pour savoir quand rappeler. 
ESSAI 3
DTR : Allô madame maman d’Arcinos ?
MADAME MAMAN D’ARCINOS (sur fond de Zouk Machine) : Ouh la la, mais que se passe-t-il ?
DTR : Madame Roumanoff, cessez immédiatement cette imitation qui est dégradante pour les Noirs, les Blancs et l’humour en général.
MADAME MAMAN D’ARCINOS : Il a été vilain A’cinos ? Hooooou là là là laaaaaaa ! J’appelle toute la famille pou’ leu’ en pa’ler, hou là làààààààààà !
ESSAI 4
DTR : Allô monsieur papa de Delvin ?
MONSIEUR PAPA DE DELVIN : Oui ? Il a été intenable ? Ouais je sais il est chiant en ce moment. Ouais il est à côté de moi vous en faites pas. Ouais, t’es chiant ! Bon alors passons aux choses sérieuses.
DTR : Ouiiii ?
MONSIEUR PAPA DE DELVIN : Vous faites quoi pour le punir ? Non parce que franchement il arrête pas, faudrait aussi lui dire d’arrêter de nous crier dessus et de rentrer tard. Vous faites quelque chose et vous nous rappelez, hein ? Sans faute !
Vous savez quoi ? Je remets ça lundi prochain. 
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