"Bonjour, je m’appelle Hugo et je suis un littéraire"

Ami lecteur, il en va des épreuves de la vie comme des assiettes de brocolis mal cuits de chez tante Yvette : tu ne quitteras pas la table avant de les avoir terminées au bout du bout et t’être resservi. 
Cette pensée à haute teneur en philosophie et riche en omega 3 m’est venue alors que l’on m’a gentiment convoqué pour un deuxième round de travail avec mon Inspectrice préférée (si tu as raté le premier épisode, c’est par ici) et des collègues profs de français. Du moins croyais-je que je me trouvais en compagnie de mon Inspectrice de Lettres et de collègues profs de français jusqu’à ce que se produisent une succession de phénomènes qui me poussent depuis à feuilleter frénétiquement l’annuaire à la recherche des noms d’emprunts de Mulder et Scully.
Or donc, je me pointe à cette réunion de boulot à peu près aussi jouasse que Marine Le Pen au Paradis du Niqab. Pour les besoins de l’anecdote, lecteur, je me dois de t’expliquer pourquoi on m’arrache à mes classes chéries une fois par mois en ce moment. Pour tout dire il semblerait que lorsqu’ils arrivent au lycée, les anciens collégiens se trouvent un peu affolés par ce qu’on leur demande. C’est pas faute de demander aux Troisièmes de se sortir des les doigts du c…onduit auditif et de bosser un peu en fin d’année, mais rien à faire : ils glandouillent joyeusement et se retrouvent un peu tout paumés. Or donc, le but est de créer un document à leur remettre avant leur départ en Seconde afin de les aider à s’en sortir.
Sur le fond l’intention est louable, à condition que ledit document ne finisse pas dans le premier feu de joie venu le lendemain de la sortie scolaire (soit pour certains le 25 mai). Et puis aussi que le document en question ne finisse pas non plus sous forme d’un fascicule payant dans lequel on oubliera bêtement d’utiliser nos noms. Dans les faits, je me suis assez vite rendu compte qu’il y avait quelque chose de pourri au Royaume de la Pédagogie.
Alors déjà, Inspectrice chérie commence à disserter et se retrouve bientôt dans des sphères qui ne sont pas de ce monde, le tout pendant une bonne demi-heure. Une fois qu’on lui a fait remarquer que la montre tourne et qu’on n’a pas apporté nos sacs de couchage et nos chamallows pour une veillée pédagogique, la voilà qui nous suggère de faire lire aux futurs Secondes un livre issu de la liste du Goncourt des Lycéens (une distinction accordée par un comité de lycéens une fois par an). Seul mini-problème, on en a tous lu maximum trois ou quatre. L’évidence s’impose : on doit en lire d’autres. Bon con, je lève la main et énonce trois titres de livres choisis aléatoirement (meilleure méthode de choix de bouquin).
Et là, c’est le drame.
Je constate qu’un silence c’est fait. Inspectrice me regarde comme si elle avait avalé son vidéoprojecteur avant de me lancer, je cite « Mais vous allez lire TROIS livres ? »
Et de m’achever « Ah oui, vous, vous devez être un littéraire. »
Pour résumer mon état d’esprit à ce moment précis, le littéraire que je suis va recourir à l’anglais. Vous allez donc prendre vos doigts et chercher les expressions suivantes : « Duh » « No shit Sherlock ? » et tant qu’on y est « Thank you, Captain Obvious ». Fin de l’exégèse.
Pendant que je suis occupé à digérer… digérer quoi au fait ? L’insulte ? La remarque pleine d’étonnement et de compassion ? Le verdict ? d’Inspectrice, vlà-t-y pas qu’une collègue qui se l’est jouée Judas en riant à gorge déployée durant le trait d’esprit de la cheffe lance à la cantonade : « Bon, je propose qu’on barre ce livre-là dans la liste, le titre est vraiment trop nul ! »
Applaudissements, on raye Mille six cent ventres.
Et là, j’ai douze ans à nouveau. 
J’ai douze ans, je regarde mes camarades, je me dis que je suis fait comme eux et que pourtant, pour une raison qui m’échappe, il y a un truc qui déconne. Je dois avoir un orteil dans un monde parallèle, ou alors on m’a collé un scarabée sur le dos qui m’a traîné dans une réalité alternative.
Une réalité où les profs sont des profs. Pas un de ces littéraires fainéants qui se vautrent dans la luxure et les mots des autres. Sauf quand ils traitent de pédagogie. Que la formation scientifique, quand même, qu’est-ce qu’on serait plus top performant si on l’acquérait ! Une réalité où je suis accepté malgré mes tares rédhibitoires. 
« T’as le temps de lire et de bosser ? » on me balance à la gueule, anonyme, en fin de réunion. Je dévie même pas le coup, il me passe au travers, fantôme. 
Il n’y a pas d’échappatoire, pas plus dans le milieu de l’éducation qu’ailleurs. Le lecteur reste cet être suspect, l’oisif qui ose montrer en plein jour son vice honteux, qui se promène avec lui, parfois main dans la main. Qui l’embrasserait dans un jardin public ? Faut pas déconner quand même. Ce sera quoi au prochain coup l’adoption ? Moi les lecteurs ça me dérange pas tant qu’ils font ça chez eux. 
Bon, t’inquiète pas non plus, je ne suis pas prêt à me jeter sur les rails du RER, hein ! Seulement ça me sidère un peu. Inspectrice nous balance à tour de bras que l’on doit entraîner nos loupiots dans la culture humaniste. Mais où la trouver cette culture humaniste, ailleurs que dans les pages ? La compassion féroce de Voltaire, l’apprentissage sensuel et sensoriel de Shéhérazade, le manichéisme de Chrétien de Troyes ? Et tout le reste… Mais non. D’après les dernières réforment en vigueur, les professeurs doivent donner donner des compétences à leurs élèves. Des outils. Qu’après, les mômes se débrouillent seuls.
Sur le principe j’ai rien contre. Mais il me semblait à moi, le littéraire, que les outils ça servait à cultiver. A se cultiver. Et en fin de compte à partager avec l’autre, avec les autres, ce qu’on aura récolté.
C’t’assez humaniste pour vous, ça, cheffe ?
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