Yoko Ogawa – Manuscrit zéro

Yoko Ogawa ne tisse que des mots précis. Arrêtés. Chacun de ses romans est un tout, auquel il ne faut rien soustraire. Chaque nouvelle s’impose d’un seul mouvement. Pas un fil ne dépasse.

Alors lorsque l’on ouvre Manuscrit zéro, c’est avec une vague perplexité. D’après la quatrième de couverture : un peu journal. Un peu notes d’écriture. Un peu roman. C’est sans savoir que l’on plonge. Manuscrit zéro est un lac. Froid. Et on nage sans que l’eau ne se ride. Très vite on comprend qu’il est futile – contre-productif –  de lutter. D’avoir peur de couler. Alors on allonge sa brasse. On se laisse porter par le silence. Limpide. Le silence qu’imposent à chaque fois les mots d’Ogawa. 
« Après une visite à l’Institut de recherches sur les rayons cosmiques afin de me documenter pour écrire un nouveau roman, j’ai passé la nuit aux sources thermales F. »
Postulat du premier fragment. A partir duquel se déroule une errance – contemplation – fragment – quotidien. C’est sur le fil de ces frontières qu’évolue, fragile, le je de Manuscrit zéro. On retrouve les composantes de nombreuses oeuvres passées : les objets incongrus du Musée du silence, la sérénité de Parfum de glace, le poisseux au bout des doigts de La piscine. Ce qui pourrait rapidement virer à l’exercice de style ne bascule jamais du côté de la fiction ou de l’autobiographie. Et pour tout dire on s’en moque. A l’instar de la narratrice au début, on se contente de suivre un sentier. Celui des mots. Mots qui, l’un après l’autre, avec ordre et méthode, bâtissent une chose littéraire qui n’éprouve pas le besoin de se nommer. Forêt des mots étranges de Yoko Ogawa : mélèzes, boston bag, yukata, sphaignes… Et dont la traduction est un prodige de finesse (mille mercis à Rose-Marie Makino, une fois encore). 
Aucune vanité – vacuité – dans cette déambulation qui bâtit elle-même son décor au fur et à mesure des situations, toujours présentées de la même façon (hypothèse de quelques lignes au présent, développement aux temps de la narration). Chaque instant du récit est essentiel. Les liens se tissent, la littérature organise le chaos des idées de l’auteur, de son monde et du notre. L’écriture est essentielle à Ogawa, comme à tout autre auteur. C’est cet aveu qu’elle fait à son lectorat dans Manuscrit zéro. Ni honte ni fierté dans cette confession. L’auteur a une fois encore la pudeur de mettre en retrait ses propres sentiments, de nous laisser toute liberté quant à ce qu’il y a à lire, à oublier.
C’est cette liberté qui peut déstabiliser. Agacer peut-être. Rien n’est donné, tout est à prendre. Ceux qui espèrent une synthèse de l’oeuvre de l’écrivain en seront pour leurs frais, ceux qui attendent un journal également. 
La seule chose que l’on puisse faire de Manuscrit zéro est un geste. Qu’il faut débarrasser des afféteries dont on nous habitue à le revêtir habituellement. La seule chose que l’on puisse faire de Manuscrit zéro est le lire.
« Concentrée sur l’écart entre mes orteils, réglant le poids de mon corps, j’ai avancé d’un ou deux pas. Le sentiment de marcher là où je n’aurais pas dû se transmettait peu à peu à mes plantes de pied. Je me suis retournée, et j’ai été soulagée de voir que mes traces de pas n’avaient pas fait trop de dégâts. Les mousses avaient toujours la même innocence.
Au moment où mes yeux s’étaient un peu habitués, je me suis aperçue de la présence d’une maison basse en bois de l’autre côté du muret. S’agissait-il au départ d’une charbonnière ou d’une simple remise ? C’était une modeste construction dont les planches par endroit étaient tordues, à moitié pourries et bien sûr moussues. Seules les plaques de cuivre sur le toit étaient couvertes de vert-de-gris en harmonie avec le milieu au point que l’on ne pouvait pratiquement pas les distinguer des mousses.
« Restaurant spécialisé dans la préparation des mousses », était-il écrit sur le panneau.
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