Enseignons un peu, Ravaillac’s style

Ami lecteur si tu aimes la joie, la gaudriole et autres fantaisies primesautières, écarte-toi. Adepte du zen, de la sérénité et de la plénitude, prends tes jambes à ton cou. Catholique fervent, porteur de compassion et de bienfaisance, fiche-moi le camp d’ici.
Ces deux trois importuns dégagés, je peux donc me tourner vers la masse grouillante de colère, haine et autres vices dégueulasses (hein que c’est bon ?)
En effet je suis rage, colère, haine et un peu mécontentement aussi. Pour tout dire je ressors d’une réunion de travail avec l’Inspectrice de Lettres.
Pour les quelques heureux épargnés par l’Educ Nat, je précise que l’Inspectrice, c’est un peu ta cheffe. Pas la cheffe « je te donne ton salaire à la fin du mois », mais plutôt la cheffe « je vais t’expliquer comment travailler, sombre loquedu ». Et pas question de se débiner, car la cheffe a l’oreille du Rectorat, l’entité qui a droit de vie et de mort sur toi. Donc te voilà assis sagement à ta place après t’être réjoui deux dixièmes de secondes de sécher les cours et avant de te rendre compte qu’en contrepartie, tu vas te faire humilier trois heures durant. Ce n’est pas la hargne d’un post-adolescent boutonneux qui s’exprime, juste un constat.
Un Inspecteur en général est adepte de l’enseignement PC. Si cette métaphore ne te parle pas, essaye de te rappeler combien de temps peut s’écouler avant que ton nouveau PC tout neuf ne devienne une ruine désopilante qui ferait pouffer les mânes de Cléopâtre (que le correcteur automatique me propose de remplacer par « cloporte »… What the hell ?)
Hors donc, l’enseignement PC… Je te donne un exemple, car je suis bon. Il y a une petite dizaine d’années, on nous a appris qu’il ne fallait plus dire « chapitres » ou de « leçons » pour parler de ce qu’on enseigne. Si tu faisais ça honte sur ta tête et celle de tes descendants jusqu’à la septième génération. A la place on avait un mot super-méga conceptuel : séquence. La séquence parce que ça s’inscrit dans le temps, tu voiiiis, ça a un côté musical, petits oiseaux et lendemains qui chantent.
Dans cette réunion (dont le sujet était : « comment négocier le virage entre le Collège et le Lycée un peu plus gracieusement que feu Ayrton Senna ? ») me voilà donc benoîtement en train d’intervenir en employant le mot Séquence. Et là, sourire gentiment condescendant, mais ferme quand même de Mme Cheffe qui t’explique que la Séquence, c’est troooooop années 2000, ça sent limite Avril Lavigne et Julie Zennatti. La Séquence est ringarde et finira jurée à la Nouvelle Star.
« – Mais alors, madame, demandé-je avec la délectation de celui qui va ricaner sadiquement dans un instant, quel terme utiliser ? Celui de chapitre par exemple ?
– Oh oui, chapitre c’est gracieux, c’est fluide, ça a un côté littéraire ! »
ricanement sadique.
Ricanement sadique mais un peu triste quand même. Etre prof, c’est ça aussi. Ne jamais avoir raison. N’espère pas être à la page, les nouvelles instructions officielles se chargeront de rendre caduque une séquence (pardon – un chapitre -) sur laquelle tu t’étais défoncé. N’espère pas non plus recevoir un peu de compassion des parents qui, eux, ne comprennent pas pourquoi « on n’apprend pas plus par coeur, comme avant »,  le « avant » en question étant un temps où eux-même n’étaient souvent même pas à l’état testiculaire, l’Avant de Marcel Pagnol, du combo blouse-ardoise, de « nos ancêtres les gaulois ».
N’espère pas obtenir de satisfaction auprès de tes collègues : car trop souvent tu culpabiliseras, presque toujours à tort, devant leurs méthodes à eux. 
Il reste quoi ? Ah oui les élèves.
Ca va te paraître bizarre, mais oui, les élèves. Sérieusement. Pour ça, il te faudra être un peu mythomane. Amnésique aussi. 
Se sentir fier et tout léger, lorsqu’enfin Georg, qui ne comprenait rien à la proposition subordonnée, réussit parfaitement son exercice (qu’il foirera le jour du devoir).
Lorsqu’après ta sortie scolaire, tous les garçons veulent devenir chevaliers (avant de rentrer chez eux et se rêver en Justin Bieber ou Lady Gaga)
Lorsque l’année suivante, ils entament leur premier trimestre par des 18/20 (même si leurs notes s’écrouleront pour ne plus se relever la semaine suivante).
C’est ça aussi, être prof. Se raconter, s’inventer une mythologie pour tenir le coup. Savoir se satisfaire seul de son boulot. Ou tout bêtement le faire de manière désintéressée. Par de client ou de supérieur à satisfaire.
Le faire pour soi.
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Une réflexion sur “Enseignons un peu, Ravaillac’s style

  1. superbe message !
    être prof , donc, c'est aussi verdir de jalousie donc en lisant comment certains collègues savent si bien parler de ce métier

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