Parle plus bas

Non, ce post n’est pas un éloge aux chanteurs morts dont les bustes hantent Paris de façon assez dérangeante, mais plutôt une récrimination quant au temps présent (je dois bien ça à mes 28 ans qui frappent avec insistance à la porte depuis quelques jours).
C’est une réflexion débutée il y a quelques années à présent. Très précisément le jour de la sortie française du film Star Wars : La menace fantôme. Oui je sais, il me faut parfois un peu de temps pour formuler une pensée cohérente. J’étais ressorti de ce film très frustré. Déjà parce que supporter les galipettes de Jar Jar Binks pendant plus de deux heures, ça n’est pas évident, mais aussi parce que je pressentais la catastrophe que confirmerait les deux films suivants : la justification de la méchanceté de Darth Vader, figure mythologique de mon enfance et de mon adolescence. Ca n’a d’ailleurs pas loupé, le seigneur noir étant désormais largement considéré comme un ado acnéique qui a perdu sa maman, c’est bien malheureux, et allez donc.
Mes vigilants et subtils lecteurs l’ont déjà deviné : je supporte très mal que l’on touche aux figures mythiques de mon univers mental. La transformation de Darth Vader en collégien chouineur m’avait plus qu’agacé : c’était la méchante reine de mes cinq ans, le Sauron de mon CE2, la Sarah Palin de mes deux décennies : une figure du mal total, du sadisme et de la perversité. Et sa rédemption de trois minutes à la fin de l’histoire n’y changeait rien. Je jubilais de me rendre compte qu’il pouvait exister de tels absolus : un tel idéalisme chez les gentils, souvent de blanc vêtus, et un mal aussi indicible. 
Je ne saurais pas comment l’exprimer, mais ce manichéisme là a constitué les fondations d’une approche je l’espère un peu plus subtile de la réalité. Ce sont ces personnages fictifs, parmi tant d’autres, qui m’ont permis de me rendre compte que la totalité de l’existence évolue entre ces deux prismes. 
Mais il y a plus important.
J’ai voué un respect absolu à des créateurs capables de susciter des sentiments aussi immenses au plus profond de ma petite carcasse. L’horreur totale face aux monstres de HP Lovecraft, les frissons délicieux face à la perversion de Milady de Winter, le dégoût pour la justice aveugle de Javert, jusqu’à l’euphorie éprouvée face à la haine et la vengeance de Sarah Kerrigan pour le cosmos. 
Et tout ça, ça avait été les mots qui l’avaient provoqué. Plus que des images, ce sont avant tout des paroles qui me reviennent aux lèvres lorsque je pense à ces infinis déments.
Ce n’est que beaucoup plus tard que je me suis rendu compte que les mots suffisaient. Que tout écrit peut recréer ces moments de fulgurance, où l’on se sent disparaître, absorbé par quelque chose qui n’est pas nous, qui nous emporte avec le reste. Peu importe le lieu, la galaxie lointaine, très lointaine, que ce soit à Thèbes ou dans les Yvelines. Seul compte le, les mots. 
Pas trop de mots.
C’est là que j’atterris. Que je feuillette, zappe et jette la télécommande. Pourquoi, pourquoi tant de fictions éprouvent-elles en ce moment le besoin d’expliquer, de dépiauter ? Plus question aujourd’hui de créer de porteurs de Ténèbres absolus ou de Paladins. Les mots aujourd’hui doivent se tempérer les uns et les autres, les narrations se doivent d’être crédibles, les personnages « cohérents ». Afin que l’on puisse « se reconnaître ». 
Désormais, Sarah Kerrigan n’a plus le droit d’exercer son amertume à l’échelle du cosmos et sera punie,  ramenée à des proportions humaines, les héros dressés en exemple sont « humains », les couleurs deviennent pastel. Les causes et les conséquences sont tissés, livrées, cocon, au lecteur, spectateur, passant anonyme. Trop. Trop de mots. Trop d’explications.
C’est peut-être toutes ces minuscules frustrations qui m’ont poussées à reprendre le clavier.  A cristalliser des éclats de pensées dans des micro-fictions. Susciter, à nouveau, ces infinis, ces visages, ces personnages de fictions à qui je reconnais cette noblesse : celle de ne pas se mêler à « l’humain », au « cohérent ». 
Parler plus bas. Mais plus grave.
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