Hors contexte n°2

Non mais de qui est-ce que j’ai l’air ?
– Maman

Le froid perce ma peau en aiguilles. Pendant deux mois, pendant que j’étais morte, le monde de l’extérieur restait congédié. Même la fois où le fer à repasser m’était tombé sur le pied. Soizic s’était excusée. Je l’avais biffée du regard – ça, ça avait du faire mal – et je m’étais éloignée. En boitillant, histoire de ne pas affoler papa et maman. La vérité, c’est que je n’avais rien senti.
Attention hein, je ne suis pas cliniquement atteinte. Si vous voulez, j’enlève ma chaussure. Vous verrez. Il n’y a pas une marque. Rien.

Je pense qu’en fait, j’étais trop préoccupée. L’égocentrisme est analgésique. Ca n’a pas que de bons côtés. Lorsque je me mettais au piano, je ne jouais plus aussi bien. Forcément. Mais je préfère ne pas le dire trop fort, sinon quelqu’un en fera la preuve que les artistes sont tous des masochistes. Ca plairait.
En tout cas, je trouvais que ça confirmait les odes de la cohorte d’avocats sans visages. Ceux qui avaient mes intérêts à cœur. Pas ceux de mes parents. Quinze ans, c’est encore tout petit. On a pas le droit d’encourager une jeune fille de quinze ans, la sienne à se faire mal.

Hoche hoche. c’est vrai.

L’insensibilité s’étend. J’arrête de lui céder territoires le jour où elle s’en prend à mes oreilles. La volupté du gel sur la courbe supérieure. L’agacement de l’index qui se frotte contre le colimaçon. On – on impersonnel, pas de procès, pas encore – me l’a pris.
Je hurle. Ca reste encore ce qu’il y a de mieux pour vider une pièce, une maison. Même les psys ne tiennent pas si je poussez assez fort. Et à ce stades, mes cordes vocales sont, elles aussi, émules de la Belle au Bois.
Le silence s’est fait. Je me suis réinstallée au tabouret. Les touches ne sont pas rancunières, le retour s’impose en triolet. Au singulier. Comme la sensation. Pleine et entière.
C’était il y a deux jours. Aujourd’hui, sur le passage piéton, le froid perce ma peau en aiguille.

Ah merde, j’ai pas vu le camion.

 » Vous vous rappelez, vous avez promis de ne rien dire. »
L’adolescente n’a pas fait ça par sadisme. Elle a privé le toubib d’un beau plaisir pourtant. Il avait préparé les félicitations, un truc simple et de bon goût. Emmerdeuse. Il se contente de sourire. Au moment où il s’apprête à sortir, elle appelle.
« – C’était qui ?
– On en a déjà parlé. Et vous le savez, c’est interdit. »
L’adolescente caresse le pansement sésame vers le poumon arraché à l’ancienne proprio. Elle sent qu’elle a le droit d’insister. Elle a enfin le quota d’oxygène suffisant pour le faire, après douze ans.
« Non mais de qui est-ce que j’ai l’air ? »

– Bande originale

– The Messenger (Final Fantasy – Dissidia OST, Your Favorite Ennemy)

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