Songe d’une nuit d’été

Note liminaire : je fais le choix, pour ce billet, d’habiller le vécu mais léger léger. Déshabillez-le si vous le souhaitez, après tout, la pudeur, c’est tout ce qu’il y a de subjectif.

Vertige l’autre jour, je ne sais plus trop quand. Huit ans que j’écoute For The Child. Putain huit ans. Que chaque fois que je prononce-écris le nom, je me sens grandir en ringardise. For The Child, c’est peut-être le produit culturel – ce terme ne me déplait décidément pas – le plus important de mon existence. Pas de bol. A tout prendre, j’aurais préféré Luka, que je connais depuis plus longtemps en plus. Mais Luka s’est glissée trop profondément dans mon cortex pour que je la connaisse. Une épaisse couche de surmoi. Trop insulaire pour rester terra cognita, le Cap Vert coule côté gauche de la nuque, n’apparait plus dans le miroir.
For The Child n’a pas cette subtilité. Au contraire. For The Child, c’est un orage de nuit sur l’océan, avec tout ce que ça comporte de mauvais gout. Mais je m’en tape. Totalement. Du haut de mes névroses, je me suis ouvert une page groupie, fan de, du genre de celles dont je me fous avec envie en allumant M6.
Page ouverte dans l’euphorie de ce voyage belge pour mes 18 ans. Classe prépa option Final Fantasy. Rencontre avec des gens que l’on baptisera par la suite IRL, lorsque les modems n’éructeront plus dans les lignes téléphoniques. Ca, Bauchau et Kelamer, autres marqueurs essentiels de ma mythologie personnelle. J’ai 18 ans, je me noie dans les pages d’Antigone, dans les châteaux en pixels de Cité-Kelamenr et je découvre la voix d’Amelinne.
Parce que bon, la suite le montrera, ce qui m’a plût dans For The Child, hormis ses trois majuscules, c’est le cocktail. Le contraste entre l’orchestration et ce que propose la chanteuse. Une opposition tellement grotesque qu’elle en devient séduisante. Le pacte d’écoute se situe dans ce vaste interstice. Assimile la ligne mélodique et les trilles de la soprano. Rien d’autre n’a d’importance. Plafond et plancher, bulle de sureté. Dans laquelle tu peux construire ce que tu veux, que les paroles te parlent ou te rebutent par leur adolescence.
J’en ai vécu, des choses. L’éviction de la violoniste, par trop hystérique, l’introduction d’un vocaliste auxiliaire qui me sembla toujours superflu… Un concert, un seul. Qui ne fit que confirmer les images mentales que je bâtissais au creux des sons. Des psychoses oniriques assommé de chaleur dans le RER, mon lecteur MP3 sur les oreilles. Des vocalises, dans le silence indulgent de ma chambre d’étudiant. Les années se sont doublées du liseré argent du groupe. Un peu tape-à-l’oeil. Mais indispensable.

Et puis, il y deux ans, l’impensable. « Nous vous informons de la reconversion d’Amelinne dans le management des métiers du spectacle. » Personne n’y croit. Et pour se protéger les yeux de la catastrophe, les fans se répandent en fictions de secours sur un forum ou je traine handicapé du clavier. Tour à tour martyr et pécheresse, Marie Salope ou Egérie des Perdus, l’Amelinne déchue.
Je bafouille que de toutes façons, ça n’a pas d’importance. Que, pour une fois, ces fantasmes là m’indiffèrent. Quelque chose s’est écroulé et c’est vrai. Vrai et antidaté par le recrutement, un quart d’éternité plus tard, d’une seconde chanteuse, qui présente le défaut rédhibitoire de ne pas être la cause d’un éblouissement post-adolescent. Donc forcément beaucoup beaucoup moins bien qu’Amelinne.
For the Child poursuit – déviation non suivie pour moi – et je m’attends à une indignation de ma mythologie, une dépression de mon artificiel. Que nenni. Ma fiction personnelle a passé tant d’absences à consolider les murs de la citadelle musicale que tout continue comme s’il ne s’était rien passé. 5 CD et des bananes, c’est bien assez pour s’alimenter jusqu’au déluge.
Huit ans. Dans l’espace voix-musique, on ne s’est rendu compte ni du temps passé ni du cataclysme. On danse au château.

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