Texte et questions (Velvet Room mix)

Je tiens à préciser que ce billet parle du monde merveilleux de l’Education Nationale (“Aaaaah” fait en choeur, l’audience exaltée) mais que l’intro est un peu tordue. C’est comme ça.

Or donc, mon petit coeur de faux geek tressaute à l’heure qu’il est, du fait de la sortie prochaine d’un remake de Persona 2, Eternal Punishment, qui est l’un de mes jeux préférés de l’univers (avec Chrono Cross et Legend of Kyrandia : the Hand of Fate), dont j’avais déjà parlé. L’un de mes jeux préférés de l’univers donc, entre autres grâce au concept des Personae. Dans l’histoire, les héros se batte non avec de grosses épées surdimensionnées mais grâce à leurs émotions. Chacun dispose d’une Persona, une sorte de figure sortie de l’imaginaire collectif – Artemis, un Ogre, César ou le Yéti – qui représente sa façon d’affronter les problèmes dans la vie de tous les jours. Sauf que cette facette de la personnalité apparaît concrètement et va démolir la che-tron des mauvais plaisants.
Quelques rares élus disposent du don de changer de Persona à volonté, de s’adapter suivant les difficultés mises sur sa route. Et ce concept me fait grave sautiller de joie en émettant des “hi hi hi !” de contentement, lorsque je suis seul, bien entendu.

Parce qu’en fait – oui, l’intro est finie – je vois difficilement meilleure métaphore de mon boulot. Un prof est l’un de ces élus qui passe son temps à s’effacer derrière des Personae, des masques. Je me dis souvent que ces élèves qui passent leur temps à vouloir en apprendre davantage sur leurs enseignants (mention spéciale à Pahn, fondateur du groupe facebook pas du tout glauque “espionnage de prof” qui tente de localiser mon appart sur Google Earth en techno o_O) seraient ‘achement déçus devant la vérité. Devant eux nous sommes des personnages, qui passons d’un tempérament à l’autre en permanence.

Il faut savoir s’adapter : devenir le mentor, ferme et sûr de lui quand on les sent un peu paumé ; être la figure chaleureuse et presque paternelle quand ils ont besoin d’encouragement ; passer sergent-major dès que les consignes sont un brin compliquées histoire que ça ne parte pas dans tous les sens ; se faire diplômé en sarcasme pour désamorcer une agressivité mal venue de la part de Culgan.
Alors bien sûr ça ne se fait pas comme ça. Devenir autre en une respiration, ça tire, mine de rien. La plupart du temps, la satisfaction compense.

Mais pas trop en ce moment.

Le mois de mai au collège Criméa est moyennement joli. Les élèves partent dans tous les sens au propre comme au figuré, entre voyage scolaires, ponts – style Tancarville – de jours fériés, séchage de certaines matières parce que bon m’sieur, l’année elle est finie, il fait grave beau !
Pas évident d’adopter la bonne Persona quand la moitié d’une classe a décidé de se laisser flotter lentement vers le brevet tandis que l’autre décrète votre salle terrain de jeu. Ou bien lorsque chaque élève de 4e Greil se pointe avec sa petite douleur, sa petite histoire qui l’a empêché de finir la rédaction, ou d’avancer le seul projet de l’année qui ne souffre aucun retard.

Alors du coup, l’invocation se fait plus rude, on fait la gueule à l’idée de devoir arborer ce sourire qu’on ne ressent pas, et de mettre en barrière cette politesse devant cet anonyme qui t’a traité d’enculé après que tu aies osé le sommer d’arrêter son déversoir à pseudo-hip hop dont la diarrhée inonde le couleur du bâtiment F.
On adopte des comportements qu’on désapprouve en temps normal.

Pour moi le combo texte-questions.

J’ai haï, je hais, je haïrais (ceci était ma minute Cabrel) le travail texte-questions.  Pour ceux qui auraient réussi à se l’extraire de la mémoire, laissez-moi vous la rafraîchir : il s’agit de plaquer sur un bout de texte innocent, des questions variées, de présenter le tout aux élèves avec une formule du type “vous avez un quart d’heure pour répondre, après on corrige.”

En général c’est efficace et ça tient la classe dans un calme relatif.

Mais je déteste ça.

Amener les élèves à se poser des questions sur une oeuvre qu’on étudie : bien sûr, pourquoi pas ? Se servir d’une mini-nouvelle rigolote pour illustrer un point de grammaire un peu chaud, évidemment.

Mais pourquoi cette obsession des manuels scolaires à vouloir construire une culture littéraire à partie de bouts d’ADN d’un roman ou d’une pièce ? Tout ceci en les amenant par des questions débiles à constater l’évident. “Qui sont les personnages présents dans ce texte ?” “Quel est le sujet de leur conversation ?” “Qu’est-ce que cela nous apprend sur eux ?” “A quel temps sont les verbes ?” “Pourquoi ?”
On m’objectera à fort juste titre que beaucoup de ces mômes n’entendront plus jamais parler de Louis Aragon, Mme de Sévigné ou Ernest Hemingway passées ces études. Quand bien même. Demandez à un élève le nom des auteurs qu’il a étudié l’année passée. Ensuite, demandez-lui s’il se rappelle des livres qu’on lui a demandé de lire en entier… La seconde réponse sera sans doute nettement plus précise que la première.
Je préfère mille fois qu’un élève se souvienne du dilemme de Rodrigue et de la colère peinée de Chimène que de “la meuf qu’écrivait des lettres là, qu’on a vu une fois.”

Le souci, bien sûr, c’est qu’une oeuvre entière, ça demande de la préparation. Faut entrer dedans, y déposer des signes de pistes, y organiser des jeux, la mettre en lien avec d’autres bouquins, contacter peut-être des auteurs, des intervenants. Faut avoir envie. Envie de revêtir sa Persona de Stakhanov. Mais des fois ça tire trop. On abandonne, on imprime une feuille et quelques phrases se terminant sur un point d’interrogation. On se dit que quoi qu’il arrive, ils arriveront presque tous à l’avoir, leur foutu brevet.

Dont la moitié de la note porte sur un texte et des questions.

Ouaip. faut que je retrouve mes masques moi…

Oceanborn – Nightwish

On a le droit de ne pas aimer Nightwish, groupe de métal à chanteuse faisant maintenant figure de papis (et de mamies, du coup) dans le milieu. Dans les faits, je dirai même que c’est préférable. Il faut être adolescent, artiste, pervers ou obsédé sexuel pour aimer uniformément Nightwish (cette phrase cache une référence littéraire pas glorieuse, à toi de la trouver).

Il n’empêche qu’indépendamment de ça, Oceanborn est un album important et qu’il n’est donc pas inutile d’en parler. Parce qu’il est sorti en 1998, que ça commence à faire vieux. Parce que sa jaquette est la plus moche du monde. Parce que c’est un album qui a des couilles. Et puis surtout parce que je l’ai écouté en boucle en faisant Paris-Biarritz et que j’ai survécu pour en parler.

Ahem, replaçons donc le contexte même si ça me gonfle prodigieusement et que wikipedia n’est pas fait pour les chiens. 1998 donc. Fort du succès de son album gentiment metal-folk mais au titre déjà immonde, Angels fall first (et pas Angles fall first comme je l’ai écrit d’abord, sinon c’est vachement dangereux), Nightwish se lance dans un album plus orienté metal, tirant profit des doigts agiles des mecs et de la voix de valkyrie de la nana alors en place.

Et là y a du avoir comme un bug.

Leurs expérimentation les a mené loin, très très loin, bien trop loin. Et ça donne Oceanborn qui est, à mon sens, l’un des albums les plus couillus de sa génération. Oui, il va y avoir pas mal de fois le mots couilles et ses dérivés dans cette article, pardon aux familles tout ça.
G. me parlait l’autre jour d’une amie à lui qui ne supporte pas le terme de “littérature féminine”, opinion qu’il partage, du fait de son côté discriminant. J’ai eu beau tourner le problème dans tous les sens, je ne parviens pas à trouver cette dénomination gênante. Et ce doit être à cause d’Oceanborn.

Parce qu’habituellement, le metal à chanteuse est défini comme un groupe de neuneus et une nana qui, ne pouvait décemment hurler autant de decibel qu’un couillidé (référence littéraire numéro 2), est obligé d’user de ses attributs féminins, à savoir “l’émotion qu’elle met dans sa voix qu’elle tremble que c’est trop beau tu sais” et sa propension à passer une robe noire pour aller chanter dans des cimetières. Car le plus véhément des féministes reconnaîtra que James Hetfield ne porte pas spécialement bien la robe noire. Oceanborn prend donc ce cliché, le dynamite et danse sur ses décombres fumants. La voix de Tarja Turünen déchire absolument tout : tympans, volume sonore, bon goût et morceaux. Portée par un chaos d’instruments manipulés par, à l’époque, d’inconséquents petits jeunes. Le compositeur du groupe (que nous appellerons par ses initiale, T.H, parce que je me goure toujours dans son nom finlandais et que j’ai la flemme de faire une recherche. Quoi que depuis le temps que je tape cette parenthèse j’aurais pu la faire. Bon allez ça suffit les conneries assez de divergences) reconnaissait récemment qu’il ne pouvait techniquement plus jouer certains morceaux de cet album. Et je trouve ça extraordinaire. Il y a une telle vie, un tel déferlement de tout et n’importe quoi à travers les pistes qu’on ne peut en effet y voir que l’exaltation, le génie et la cruauté de la jeunesse. Chaque musicien cherche à atteindre les limites de son instrument, dans son coin, que ce soit dans le rythme ou dans les tessitures. On dirait un gros buff de types défoncés au Red Bull. Mais là où on ne devrait avoir qu’un machin primal, nous voilà avec un tout cohérent. Pas forcément beau. Pas toujours bien amené. Mais jouissif. Oceanborn est un album qui jouit parce qu’il fait un truc assez unique, que personne n’a jamais vraiment tenté. Peu importe qu’il s’agisse de “metal lyrique” ou toute autre classification byzantine.

Oceanborn ne peut s’écouter qu’un minimum reposé ou totalement claqué. Parce que ses accords prennent trop de place, parce que ses flutes sonnent trop aigres pour un esprit organisé. Faut juste être en haut de la digue, tout habillé, et avoir très fort envie que l’océan t’envoie une vague en pleine face. Tu auras froid, tu seras trempé et aussi bien ridicule. Mais pendant une seconde, bon sang, la claque.

Mauvaises lectures, tome 2

(Le tome 1 est par ici)

Au nombre des trucs inavouables qui m’ont adoubé lecteur, il y a ce bouquin-là. Paumé entre deux déménagements (les premières années d’enseignant, aussi nommées années-escargot, où tu portes ta maison sur ton dos).

Myst, je ne sais pas si vous connaissez, à la base c’est un jeu vidéo. Le genre de ceux qui me font m’enfuir à toutes jambes. On se ballade dans un environnement sublime, absolument seul, à tenter de résoudre des énigmes exigeant du bon sens et de la logique, deux talents dont les fées penchées sur mon berceau n’ont pas jugées bon de me doter.

Mais bon. Ti’ana.

Je suis tombé amoureux de l’apostrophe dans le prénom. A seize ans, ça me paraissait le comble de la révolte, on a les Che Guevara que l’on peut. Et donc j’ai acquis l’apostrophe, et le livre autour. Ti’ana donc, au départ simplement Anna. Recluse dans le désert avec son père, spéléologue par passion et profession qui, à la mort de celui-ci, décide de se perdre dans des cavernes immenses pour découvrir une civilisation sublimement avancée lovée au coeur de la terre.

Parents, laissez-les lire n’importe quoi.

Ti’ana forcément la plus belle jeune fille du monde, a accompagné dans mes lectures le Père Goriot. Rastignac et l’exploratrice même combat. Elle se débattait parmi les stalactites, lui dans les salons de la bourgeoisie. J’ai exulté devant les descriptions des grandes portes de pierre du lac souterrain, elles m’ont menées aux verres poussiéreux de la pension Vauquer.
Et la cruauté nulle du prince Veovis résonnait à l’unisson de la médiocrité de celle des filles de Goriot. Le royaume de D’ni m’a protégé de la haine que tout lycéen normalement constitué devrait éprouver pour Balzac. Et Ti’ana m’a montré que finalement, le “récit initiatique”, c’était juste de la tétrapilosectomie pour dire “la grande aventure de toute une vie”.

Ti’ana et tant d’autres de ses comparses m’ont préservés du rejet que je vois dans les yeux de trop de mes élèves. Le livre ce grimoire absurde et abscons, les classiques, ces trucs que l’on vous force à ingérer à longueur de pages d’agenda. Merde. Glissons dans la pile, un sur deux, des mangas, des adaptations de jeux vidéos écrites avec les coudes. Ce n’est pas qu’un souhait, c’est un miracle qui se répète.

Qui s’est très exactement répété en avril 2012 dans un bus plein d’élèves du Collège Criméa. Je ne suis plus le héros – je suis prof – mais le témoin.

Indifférent au bordel ambiant et aux yeux doux que lui fait Mia, Rhys a le nez plongé dans des pages. Je passe devant lui durant ma patrouille si-vous-vomissez-vomissez-dans-le-sac-et-pas-dans-les-cheveux-du-voisin-de-devant et il me regarde de cet air repérable à vingt mètres des élèves qui veulent dire quelque chose mais qui ne savent pas comment. J’ouvre donc le contact.

“Que lis-tu ?
- Mon livre préféré, je l’ai lu… (geste emphatique).”

Et il me tend le rectangle broché comme on tendrait un nourrisson. Je reçois l’objet, il est recouvert d’une sorte de tissu rêche et la couverture arbore un logo argenté – décoloré par endroits – “Death Note“.

Je me prépare à faire l’adulte, à lui remercier mais non, tu sais, le boulot, les bulletins, le dentiste. Ti’ana surgit de derrière ma mémoire et me prend au collet.

“Merci beaucoup. Je te le rends très vite.”

Chez moi.
Le bouquin est lu en une petite heure. Une mélasse indigeste de sous-Colombo et de traduction abominable. Mais les yeux de l’héroïne ont la même couleur que ceux d’Anna. J’écris un mot de remerciements que je joins au bouquin. Rhys le lit l’air un peu déçu. Comme si j’avais dit que la Sagrada Familia était une chouette cahute. Normal, mes mots ne pouvaient pas se montrer à la hauteur de ce qu’il a ressenti. Et je n’ai pas à lui dire que j’ai été exactement à sa place un jour.

A balbutier d’exaltation devant les horreurs grammaticales de Myst, le livre de Ti’ana, à pleurer discrètement le jour où il a été porté disparu.

Qu’il est rassurant de les savoirs si nombreux, ces personnages de papier, guides de nos lectures.

Come to the dark side…

J’ai découvert le secret de l’autorité.

Ben ça craint.

J’en ai déjà parlé pas mal de fois, l’autorité est à l’enseignant ce que la Rollex est à tout vrai homme : la preuve du succès. Autorité, fantasme de chaque prof se rêvant en train d’ouvrir la bouche, tandis que les élèves, les yeux écarquillés, boivent à la source du savoir pour ensuite se lancer dans des projets de gue-din sous l’oeil bienveillant de leur mentor.

Ça c’est dans l’idéal. Parce que bon, au fur et à mesure que l’année s’avance, le rêve devient surtout de pouvoir ouvrir la bouche sans être interrompu par Lauren qui a oublié son cahier donc ça sert à rien qu’elle travaille, par Gremio qui est grave vénère celui qui lui a pris son stylo il se dénonce ou il va lui péter la gueule ou par les pleurs spasmodiques de Coraline parce que Geoffroy refuse ses avances et ses petits coeurs Hello Kitty. Si on rajoute à ça que le mois de Mai ressemble, au niveau des jours fériés, à de la dentelle de Calais ce qui force à accélérer le rythme dans un contexte qui n’y est pas franchement propice, et on obtient ce que l’on appelle dans des termes techniques de l’enseignement, un sacré bordel.

Or donc, c’est dans cette délicieuse ambiance que j’entame hier mon cours de 3e. Déjà assez peu jouasse à l’idée de les voir – ils me gonflent sévère en ce moment par leur désengagement chronique et leur haussement de sourcil méprisant devant tout cours plus original que “lisez le texte, répondez aux questions” – je me rends compte que :

1. L’ordinateur mis à disposition dans ma salle a rendu l’âme. Je le soupçonne d’être mon aîné, c’est donc pas vraiment de sa faute. Ceci dit, pour faire l’appel et présenter mes diaporamas interactifs sur la déportation de Primo Levi et mes vidéos sur la Shoa (le programme de 3e, joie et gaudriole), c’est assez peu pratique.

2. Une main malveillante a nettoyé mon tableau blanc avec un produit pas vraiment adapté : du coup l’encre de mes marqueurs ne s’efface plus correctement. En une heure, j’obtiens à la place d’une surface vierge un tableau vaguement impressionniste.

3. Je suis donc condamné à faire cours avec de vieux polycopiés tout pourris, chose que la classe, gâtée par leur équipe pédagogique 2.0 méprise cordialement.

C’est dans ce contexte pour le moins tendu que Culgan décide de faire le crétin. Culgan n’est pas particulièrement insolent ou désagréable. Mais il est la preuve vivante des limites du collège unique. Quelle que soit l’activité proposée, on le sent en décrochage. Il n’en n’a rien à carrer, de la proposition complétive ou de la situation d’énonciation. Le meilleur moment de sa scolarité a été son stage en entreprise. Le reste du temps, il glandouille, dort sur sa table ou bavarde.
Il trompe donc son ennui par des gestes débiles et irréfléchis. Aujourd’hui, comme je lui ai reproché un peu vivement son 34e oubli de matériel, il se lève et va suspendre sa veste à mon portemanteau. Geste qui, d’ordinaire, lui aurait valu une bonne vanne bien cinglante, un grand rire de toute la classe et on se serait remis au boulot jusqu’à sa prochaine connerie, juste avant la sonnerie (Culgan est réglé comme un coucou suisse).

Pas aujourd’hui.

Je suis prof, pas animateur. J’en veux à la Terre entière, infoutue de mettre à ma disposition un matériel de boulot correct et cette blague de gosse de huit ans achève la fusion du réacteur. Je m’avance vers lui de la démarche du bourreau. Ce qui me reste de recul meurt de savoir quelle tête je fais cet instant. En tout cas un grand silence tombe sur la classe.

“Qu’est-ce que ça veut dire ?”

Je ne hurle jamais. Ma voix est trop fluette pour ça, je ne suis pas convaincant. En plus je deviens tout rouge et je bute sur les mots. Bref le truc pas spécialement impressionnant. Pas aujourd’hui. Mes cris font trembler les murs et pourtant pas de montée dans les aigus, pas de chaleur. J’aurais même presque froid. Culgan a l’habitude de mes sorties, il esquive, anguille, avec une débilité.

“Ben quoi, vous l’utilisez pas, aujourd’hui, votre portemanteau je…
- Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu as le droit de faire ça ?
- Je dois faire sécher ma veste
- Tu as le droit de faire ça ?
- Il y a Seed qui a
- Tu as le droit de faire ça oui ou non ?”

Je ne lâche pas, la question est on ne peut plus fermée. Il comprend que je vais continuer, il baisse la tête et lâche entre ses dents.

“Non.
- Tu es là pour travailler oui ou non ?
- Mais ça m’intéresse pas !
- Oui ou non ?
- Pourquoi on fait ça, ça…
- Oui ou non ?
- … oui.”

Il s’assoit correctement et, pour la première fois depuis des lunes se tait. Totalement. Plus un mot, plus un son. J’ai l’impression d’avoir stoppé un satellite sur orbite. Pas la moindre sensation de fatigue. Au contraire, ma voix semble gagner en puissance. Alors je pousse ma chance.

“Tu prends ton stylo tu écris.”

Il obtempère. Intérieurement ça jubile. C’était juste ça en fait. Ne pas les lâcher. Les mettre face à leurs conneries, leur faire peur. Les enfermer dans une question. Leur faire

violence.

Dans ma cervelle les circuits se rallument. Je baisse les yeux. Devant moi ça n’est pas la carcasse d’un dragon vaincu mais un gamin. Un mètre quatre-vingt cinq de gamin. Le regard rivé à sa table. La lèvre, un pli au coin, il retient quelque chose, et j’ai trop peur que ce soit lacrymal. Putain la honte.

Dans un silence de mort, je récupère une liasse de feuilles que je distribue pour me redonner une contenance. Je me dis que ça pourrait être ça. Tous les jours. Entendre une mouche voler et faire cours comme je l’entends.

Tout seul.

Le papier entre leurs doigts. Moi je suis en CE1, dans ma tête j’entends la voix de Luke Skywalker qu’il me dit qu’il ne viendra jamais du côté obscur. C’est jamais les mânes de Victor Hugo qui sont convoquées, dans les situations critiques. On a les directeurs de conscience que l’on mérite.

Je respire. Ma voix reprend sa tessiture habituelle.

“Et maintenant on va voir pourquoi Primo Levi est un débile schizophrène.”

Lorelei tente un demi-gloussement. Je lui renvoie un sourire. Culgan relève la tête, la 3e respire. Moi aussi. C’est pas cette fois-ci que je tournerai Seigneur Noir des Sith.

Communication politique et pétage de plombs

(La direction de ce blog dénie toute responsabilité suite aux hémorragies auriculaires qui pourraient résulter suite à la lecture de ce billet.)

Bien.

Avant de devoir arborer mines triomphales de circonstance pour les uns ou faciès contrits pour les autres, sortons de cette interminable marathon popolitique en racontant n’importe quoi. Je tiens à souligner que c’est pas moi qui ait commencé.

Rappelez-vous. Premier tour des élections. La candidates qui défend les arbres, les fleurs et le droit de lyncher les fraudeurs en place publique s’exprime ici :

Et là, les geeks (et moins geeks) s’étranglent en reconnaissant les quelques notes samplées dans la bande-son de la vidéo.

Non. Non franchement c’est bien. Que certaines personnalités politiques reconnaissent enfin la place du jeu vidéo dans la société, au point d’utiliser 5% d’une bande-son (parce que bon, les droits ça coûte cher) pour porter un message aux Français. Ne nous arrêtons pas en si bon chemin ! Attribuons à chaque candidat à la fonction suprême son thème de jeu vidéo rien qu’à lui (si vous avez un dictionnaire anglais, c’est mieux).

Pour Jacques Cheminade, The Man in the Hole

Pour Nicolas Dupont-Aignant, Into a World of Illusion

Pour Nathalie Arthaud, Valedictory Elegy

Pour Philippe Poutoux, Alone

Pour François Bayrou, I bet my belief

Pour Jean-Luc Mélanchon, Battle is joined

Pour Marine Le Pen, A declaration of war

Pour Nicolas Sarkozy, Never Surrender

Pour François Hollande, I am the One

Holà oui… Il est vraiment temps que ça s’arrête…

La tour de Pandore

(Attention ça parle jeu vidéo)

Je suis un peu schizophrène au fond. Des litres de larmes versées, des cyclones soupirés, des décibels gémis pour des personnages de fictions. Quand ils cassent leur pipe en fin de phrase ou que leurs 010000100 de codes brutalement s’interrompent, il n’y a rien à faire, je fonds. C’est dégueulasse. C’est injuste. La faux, même en papier luit toujours sinistre. Et puis je ferme le bouquin, j’éteints la console. Fin de la tragédie, on fait pizza ce soir ?

C’est rarissime lorsqu’ils me poursuivent au-delà de leur territoire, les vivants sans entrailles. Mais ça arrive.

Genre en ce moment.

Je joue à Pandora’s Tower. C’est sur Wii, la console des 7 et des 77 ans. Entre les deux, il y a quelques productions étonnantes. Celle-là donc. Dans laquelle j’avance lentement Très lentement. Pas par manque de temps. Pas seulement.

Mais surtout parce que quand je ne joue pas, il ne peut rien arriver à Elena.

Elena est maudite. Petit à petit, sous sa peau, quelque chose la dévore, la change. Vieux fantasme japonais, mais pas mal universel aussi, de notre propre chair qui se retourne contre nous. Son corps se déforme c’est de moins en moins elle. Sauf qu’il y a un espoir, dit la vieille un peu sorcière. Ici elle s’appelle Mavda. Et au chevalier servant d’Elena, Aeron qu’il s’appelle, elle vocifère que le temps presse. Qu’il doit explorer les tours mystérieuses que l’on voit, tout là-bas, et en rapporter de la viande, directement prélevée sur les monstres qui y vivent. Il n’y a qu’en la dévorant qu’Elena redeviendra elle-même. Tout doucement. Écoeurement devant les scènes où la jeune fille ingurgite la bidoche, le voyeurisme ne nous est pas épargné. Malgré tout ce n’est pas le plus important.

Le plus important c’est que Pandora’s Tower résume mieux que n’importe quel Anabac, le concept d’amour courtois. Tandis qu’Aeron, le presque muet, parcourt des donjons le temps file on le sait, on nous le montre. Il faut revenir vite, souvent, pour ralentir l’irréversible transformation. Le moindre geste, la moindre botte un peu habile lui est dédiée. On ne perdra pas de temps. Vite très vite, cette chaîne – symbole lourdaud de ce qui lit les amoureux – se fait grappin, lasso, corde d’équilibriste pour filer à travers pièges et précipices. Ce n’est pas encore ce soir qu’Elena se muera en abomination.

Elena qui réside un peu à l’écart des tours. Qui, comme toute princesse gnangnan avec un nom en -a, attend, chante, passe le balai et prie pour son preux. On s’en fout, à la limite qu’elle soit gnangnan. Elle en bave, merde, et c’est avec le sourire qu’à travers le personnage, on lui tend une plante histoire de meubler son terne environnement, que l’on s’adresse à elle ou qu’on monte sur un anneau cette jolie pierre qu’on a trouvé dans un coin.

Ce tas de pixels très loin des oeuvres aériennes qu’on réalise aujourd’hui se retrouve notre principale préoccupation. A tel point qu’on remarque à peine que les majestueuses créatures occises par Aeron ne sont, lorsqu’on les rencontre, pas encore agressives. Peu importe, les sauts au-dessus des abîmes, les labyrinthes et la violence, le salut de la princesse est à ce prix. Même si c’est toujours le coeur brisé qu’on la voit se forcer à ingérer la chair morte.

Pandora’s Tower est un de ces trop rares jeux importants. Parce qu’il n’a pas honte de son statut, parce qu’il joue sur ses spécificités – la mise en scène du passage du temps, l’interactivité limité, le système de sanctions et récompenses du joueur – pour faire évoluer sa narration. Parce qu’on est enfin un chevalier servant et qu’il n’y a pas idéal plus élevé que ça.

Lettre ouverte aux candidats à l’élection présidentielle

Messieurs,

C’est bon ? Vous tenez le coup ? Non franchement, je m’inquiète. Lorsque je vous aperçois à la télévision ou à la une des kiosques, le cheveu terne, les mains tremblantes, des boutiques de valises sous les yeux. Quand je comptabilise les lazzis que vous subissez jour après jour, par discours et presse interposés. Toutes les fois où j’entends le boucher, la boulangère ou Mme Pouy baver sur vos choix de cravates et de compagne. Et encore, je ne me suis pas penché sur les kilomètres que vous avalez, les kilos de fromage fermier que vous vous devez d’engloutir lors des visites au marché de Bourg-les-Estivantes (charmante petite station balnéaire). Vos bilans médicaux doivent affoler des collèges de toubib. Et malgré tout vous continuez. À haranguer les foules, à lancer vos dernières forces dans la bataille.

Vous savez quoi ? Je me demande souvent si tout cela en vaut bien la peine.

Non, ne haussez pas les épaules. Soufflez donc entre deux plateaux télé et posez-vous la question. Finalement, qu’allez-vous donc retirer de toute cette mascarade ?
Votre but c’est entendu, est d’accéder au poste de Président de la République. Peut-être parce que vos relations de travail vous ont mis dans la tête que vous étiez l’homme de la situation. Ou que, après cinq ans passés à exercer la fonction, vous vous dites que, de toutes façons, vous n’êtes bon à rien d’autre. Allons ! Relevez la tête ! Savez-vous ce que cela signifie ?

D’abord, imaginons que vous poursuiviez cette course délirante pour le prestige. Illusion ! Les dernières années nous ont montrées à quel point ce boulot est surfait. Essayez de vous mettre à la hauteur, voiture de circonstance et montre de prix au poignet, et vous vous attirerez la rancoeur des moins bien lotis que vous, tandis que vos copains, ceux qui ont vraiment réussi, vous regarderont avec le sourire de la condescendance. Vous pensez que c’est avec votre petit salaire et votre logement de fonction has been que vous allez les impressionner ? Allons… D’autant plus que vous, vous ne pourrez même pas vous offrir le moindre petit caprice, la plus petite excentricité sans qu’un journaleux ne vienne vous l’agiter sous le nez.

Ou peut-etre vous sous-estimé-je. Vous avez le désir, vrai et profond, de créer pour la France un avenir nouveau. De tracer pour elle le chemin de la prospérité et du progrès. Mais enfin, messieurs, la naïveté a ses limites. Comment voulez-vous arriver à quoi que ce soit avec ce régime de nounouilles qu’est la démocratie ? Au meilleur des cas vous avez le Parlement de votre côté, vos idées auront donc une chance d’aboutir après des mois de tergiversations, au pire vous devrez cohabiter avec un ahuri dont la seule vision vous donnera des ulcères et qui, gonflé de sa propre importance, ne cessera de remettre en cause le moindre vos projets.

Il existe une dernière possibilité, la plus crédible au vu des circonstances. Cette fonction n’est que le marchepied de votre plan machiavélique destiné à conquérir le monde. L’ampleur de la tâche vous a un peu flanqué la trouille et vous avez décidé de commencer par un pays pépère. Grave erreur. Un futur seigneur noir de la planète doit voir grand. Laissez tomber la voix des urnes et lancez-vous dans quelque chose d’un peu sérieux. Sabotez les chaînes de production de jouets pour faire des dernières poupées à la mode, votre garde personnelle de robots tueurs. Réquisitionnez les usines françaises et lancez la construction d’une vaste station spatiale dotée d’un Rayon de la Mort. Au passage ces syndicalistes ronchons fermeront leur gueule, le travail nécessaire à ce projet mobilisant pas mal d’ouvriers. Dans tous les cas, l’élection présidentielle, ça fait petit bras. Voyez grand !

Et puis pensez à ce que ce ridicule marathon vous fait manquer. Les huit challengers défaits, heureux qu’ils sont, vont pouvoir retourner vers des activités autrement plus passionnantes que la rédaction de tracts qui étoufferont les usines de recyclage sans même avoir été lus. Eux ne manqueront pas les avant-premières cannoises – franchement il y a du beau monde – ou la fin des aventures des donzelles de Wisteria Lane.
Et votre famille ? A-t-elle méritée cela ? Pensez à la dévotion de vos épouses, pâlissant lorsque la batterie de leur Iphone lâche en plein milieu d’un meeting, et qu’elles n’auront d’autre passe-temps que de compter la moyenne de vos erreurs de français par discours (46). Je ne parle pas de vos enfants qui grandiront sans vous, voir même, qui captureront leur premier Pokemon sans que vous soyiez là pour les féliciter. Et un enfant qui capture un Pokemon tout seul, c’est triste.

Il vous reste encore quelques jours. Quelques jours pour renoncer à ce boulot glauque et, en valeur relative, affreusement mal payé. Ce boulot qui ne vous apportera que tracas et calvitie, pour lequel vous ne serez jamais reconnu à votre juste valeur. Vous valez tellement, tellement mieux. Vous méritez plus que baby-sitter de soixante millions d’hargneux.

Respectueusement.

Un électeur.

Cher Matt – La croquemitaine

Cher Matt,

Je sais, je t’écris beaucoup en ce moment. C’était pas prévu, hein. Mais là, à travers les mots, j’ai juste besoin que tu me prennes la main et que tu me la tiennes. Fort. Fais pas cette tête-là, t’es pas mon genre. Mais oui promis.

Merci. J’ai eu très très peur Matt, l’autre nuit. A en mouiller le lit ou presque. A s’en réveiller en hurlant. Cette eau dans les yeux, pourvu que ce ne soit que de la sueur. Parce qu’à presque trente ans, on n’ouvre plus les vannes des larmes pour un cauchemar, hein ? En fait je n’en sais rien, je ne me rappelle jamais mes rêves. Sauf celui-là. Net et cadré, cameraman d’exception.

L’autre nuit, j’ai rêvé de la croquemitaine.

Je trace ma route dans les souterrains de Paris. Je cherche, pas grand-chose en fait. Mes pensées se déroulent, se matérialisent. Parfois. Et puis je la croise. 

Je suis furax. Presque trente ans, on croit que les sucs gastriques ont gagné en puissance. Qu’on peut tout avaler, à plus forte raison des souvenirs vieux de neuf printemps.

Elle me dépasse, sans s’arrêter. Elle ne s’arrête jamais. Horreur, mon corps se retourne. Commence à lui courir après.

Lorsque je l’ai rencontrée, Matt, je me suis demandé ce qui la mangeait. Il y avait quelque chose dans son sourire, dans les ridules au coin de ses yeux, dans ses gestes. Comme si toute son corps gravitait autour d’un trou noir. D’un truc qui consume, qui aspire. Ce n’était pas très respectueux, je sais. Elle devait incarner l’érudition, le savoir. Celui que j’avais pensé gagner à force de boulot acharné et d’un concours presque réussi.

Merde elle s’est engouffrée dans les couloirs du RER. J’enfonce un portique métallique – je suis fort – je saute un obstacle, je renverse une femme et son bébé – je suis fort -

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Si les grands lycées parisiens correspondaient à leur mythologie. Elle a très vite annoncé la couleur : “You’ll have to prove me you belong here.” Je lui ai demandé de répéter. Ça l’a agacé, elle a du penser que je ne comprenais pas. Je comprenais. Je n’arrivais juste pas à croire ce que je venais d’entendre. J’ai cru à une provocation. A tort.

et j’avance, je tombe, je m’écorche. Au moment où elle va atteindre son quai, je la rejoins, je passe devant elle, je lui décroche un grand sourire : “Madame Croquemitaine !” Elle soupire, excédée. Elle ne doit pas se souvenir de moi. Je me présente. Elle répond “Je sais. Que voulez-vous ?”

Ce jour-là elle a du inscrire un sort, un charme, un rituel. Rien n’est plus malléable que le cerveau d’un élève de prépa face à Ceux-Qui-Dispensent-Les-Connaissances. Je l’ai détestée. J’ai juré de relever son défi. Mais son opinion était faite. Gravée. I wouldn’t belong here. Jamais je n’appartiendrais à ce club. Où les langues étrangères coulaient dans les veines, où les élus captaient les regards. Ici, Matt, je me suis découvert un sacré talent pour la transparence.

Je ne sais pas ce que je veux. Plus. Lui montrer qu’elle avait tort. “Vous savez, j’ai eu mon CAPES.” Elle hausse les épaules, la belle affaire. A côté d’elle, il y a une fille. Corps de jeune fille, fringues de gamine. “Qu’est-ce que vous lui voulez ?” “Mêlez-vous de vos affaires madame. Mademoiselle ?” “Madame, si vous voulez.”
Le croquemitaine fait mine de repartir, je n’ai que des mots pour la revenir. Qu’ils me semblent soudain pauvres, mes mots.

J’ai enduré. J’ai lu, analysé. Shakespeare, Williams, Kerouac et les autres. J’ai noirci le papier, thème version. Téléphone, onze heures du soir. Madame Croquemitaine ? Oui je travaille. Oui, je serai prêt pour l’exposé de demain. Non, je ne flancherai pas promis. Le lendemain, je me suis senti tellement minable. Pourtant je comprenais. Qu’est-ce que je comprenais. Blanche, Stanley, la musique et la sueur. Comment les réincarner lorsque votre langue triple de volume ? Que les yeux du croquemitaine en bille d’acier creusent consciencieusement un tunnel jusqu’à votre occiput ?

“Je suis un auteur publié !” Elle hausse les épaules, elle sait que ce n’est pas tout à fait vrai. Que c’est pour rire. “J’enseigne, comme vous.” “Soyons sérieux.” Je… Je… Le J et le e se dissolvent, tombe à terre avec un petit bruit mat.

La dernière fois que je l’ai vue, Matt, c’était au soir de mon ascèse. Concours planté. Bien plus que la première fois que je l’avais passé. J’étais léger. Libre parmi ces corps qui, pour une fois, me semblaient mes semblables. Je ne demandais rien. La croquemitaine a marché vers moi. Pour la première fois, c’est elle qui a réduit l’espace entre elle et moi. Elle m’a posé la main sur le bras et m’a souri, levant un doigt en l’air :
“I’m so disappointed in you.”

Elle rejoint le quai, monte dans le RER. A travers les portes, me fait signe de m’éloigner. Je lève les yeux. C’est le RER qui ramène chez moi.

Neuf ans et ces mots-là sont encore plantés. Toute ma raison sait qu’elle n’a rien à carrer d’une prof de prépa pour qui l’agencement du microcosme de sa classe ne doit rien être de plus qu’un plaisir routinier. Mais il y a cette infection, que je ne localise pas. Qui brûle. Qui me susurre, comme dans les romans de chevalerie, que le seul baume serait la défaite de la croquemitaine terrassé devant l’excellence de mon existence.

Je me retourne je vais disparaître. Derrière moi il y a Thage. Thage est une sorcière. Le meilleur assassin du monde. C’est l’héroïne de ce que j’écris en ce moment. Elle hausse les épaules. “Ben réveille-toi alors.”

L’été dernier Matt, je suis allé à Londres. Me suis perdu. J’ai accosté un type qui m’a indiqué mon hôtel. On a pas mal parlé. De son boulot, du mien. De Tennessee Williams. De toi. L’anglais me coulait dans les veines.
Peut-être, juste peut-être que, très doucement, le sortilège du croque-mitaine s’estompe.
En attendant, tu me tiens encore un peu la main dis ?

Hugo

Cher Matt – Captifs

Cher Matt,

broken tardis

Dans la vie quotidienne, tu es comédien. Tu interprètes quelqu’un dont le monde aurait exactement besoin aujourd’hui. Le genre que tu regardes et tu te dis que le meilleur est possible. Il n’existe pas, évidemment. Parce que, en vrai, ce qui existe, c’est tout le contraire.

Depuis plusieurs mois, le pire de l’humain tient les médias en otage. Et donc chacun de nous, un peu.

Il est Norvégien, s’initialise A.B. Il a commis un crime atroce, une tuerie barbare, sans nom. La justice des hommes fait ce qu’elle peut, elle l’a interpelée, arrêtée, et là elle le juge. Mais il y a un truc sur lequel elle échoue, un angle mort si tu veux : elle ne parvient pas à lui enlever le plus important, elle ne parvient pas à lui retirer la parole. Et A.B l’a compris. Que nous avons changé.

Avant on foutait les criminel “au secret”. On cachait la blessure, on la laissait s’infecter en serrant les dens. Maintenant on laisse respirer, on expose. On espère, on n’est pas vraiment sûr, que ce sera plus sain. Je ne sais pas, Matt, tu trouves ça plus sain ? Je n’ai pas la réponse, et je pense que personne ne l’a. Surtout pas A.B. Alors A.B sort les armes. Il parle, il parle, il parle. Il ouvre la bouche sur des germes, des miasmes et des virus. T’as vu leurs gueules, à ses saloperies ? Elles sont grotesques. Que ce soit sur l’intégrisme, les jeux vidéo, les droits de l’homme ou la légitime défense. Juché sur sa tribune de corps mutilés, il éructe sa haine, celle qui ne résonne habituellement qu’entre les murs d’une cellule bien close. Et son chapelet dégueulasse est relayé partout, Matt, transcrit dans des langues qui doivent rougir devant l’affront.

Il n’a rien à faire, rien à réfléchir. Juste laisser libre cours au plus choquant, au plus abominable, pour disséminer ses métastases. C’est infect comme c’est facile. Comme le Mal est télégénique. Même refuser, se fermer en bloc, c’est impossible, parce qu’alors négation de l’évidence, imprudence, irresponsabilité même. Écouter A.B et ses immondices pour que “jamais ça ne se reproduise”, pour “se rendre compte”. Pour “comprendre”.

A ton avis, Matt, il y a quoi à comprendre, à part que le pire est toujours sûr ?

La fois où j’ai été gendarme

… Ce n’est un secret pour personne, le boulot de prof ne fait plus rêver. Ou, pour reprendre une expression à la mode : “il y a une crise de la vocation”. On ne compte plus les forums hyper glauques d’enseignants dépressifs, cherchant à quitter l’univers de l’Education Nationale. Forums dans lesquels de pauvres âmes esseulées se lamentent devant le peu de débouchés que leur offre leur formation.

Que nenni, ami en phase de reconversion !

Après la matinée que je viens de passer, je suis désormais en mesure de t’annoncer que tu disposes au moins d’une solution alternative : la gendarmerie !

Si.

Déjà, le gendarme est fonctionnaire. Ainsi, tu ne seras pas dépaysé de ton environnement de feignasse. Mais il y a plus. Et je t’explique.

Tôt ce matin, je me suis rendu à la gendarmerie de mon charmant patelin, animé d’un élan aussi citoyen qu’inconscient, dans le but de remplir une procuration de vote. (Le 22 avril correspondant à l’avènement des amateurs de Twilight dans tous les calendriers bataves, on n’est jamais trop prudent).
Je rentre donc dans la petite cabine où-c’est-y-que-tu-dois-t’identifier-dès-fois-que-tu-sois-un-affreux-terroriste-qui-c’est-bien-connu-s’en-prennent-toujours-aux-gendarmeries-de-quartier. Une voix un brin essoufflée me demande de décliner mon nom, mes intention et la biographie de Sabine Paturel. Je m’exécute et entre dans une pièce qui ferait hurler d’effroi Valérie Damidot, ambiance néon-carrelage. L’endroit grouille de monde, petits et grands, et je commence à me demander si cette légende urbaine d’élection vacancieuse, élection merdouilleuse ne serait pas un tout petit peu fondée.  Je suis accueilli par un gendarme qui correspond assez bien à l’idée que je me ferais de la profession dans un film pour adultes. En transpirant beaucoup, il me tend le papelard par lequel je m’engage à laisser quelqu’un de plus responsable que moi aller désigner notre prochain guide suprême.

Je frappe discrètement un civil dans les rotules et pique sa place sur deux centimètres carrés de comptoir en contreplaqué. Après quelques instants je rends mon document au pandore.

“Ouais c’est pour quoi ?
- Ben… Pour la procuration.
- Je sais, vous voulez savoir quoi ?
- Rien. Je vous le rends, c’est tout.”

Les yeux exorbités, le type parcourt la procuration avec le temps nécessaire à un fonctionnaire d’Etat pour lire dix lignes écrit gros. Après un quart d’heure il appuie sur un gros bouton rouge, des ballons tombent du plafond et l’on me porte en triomphe en bramant que je serais visiblement le premier visiteur à ne pas s’être gouré dans le remplissage du formulaire depuis des lunes.
Après avoir débouché le champagne, le porno-flic m’emprunte ma pièce d’identité pour la photocopier.

Et là, c’est le drame.

Le scanner se met à chauffer, tout en émettant des effets de lumières qu’on ne renierait pas chez Michou tandis qu’un sifflement étrange remplit la pièce. Drame, cris pleurs, et arrivée à toute berzingue du technicien qui s’affaire afin de récupérer le carré plastique qui prouve que je suis moi et pas un tapir.

Pendant ce temps, j’observe mes concitoyens et constate que :

1. La moyenne d’âge de mon bled avoisine les 60 ans.

2. Le secret de l’isoloir est définitivement mort, tout le monde affirme haut et fort pour qui il va voter (et là je me pète quelques molaires).

3. Que bordel, c’est pas faute de le répéter mais il faut LIRE LES CONSIGNES ! Ce que je hurle sur des chiards de plus en plus blasé n’est pas que le délire d’un prof sadique : les futurs électeurs sont incapables d’analyser jusqu’au bout un énoncé qui leur demande d’inscrire leur nom / leur adresse / la date du PREMIER tour du scrutin / l’adresse de leur mandataire. Chaque procuration nécessite au moins quatre formulaires, bonjour le développement durable.

A un moment, entre dans les lieux aussi surchauffés que pendant une soirée au Macumba, une petite dame. Littéralement. Quatre-vingts ans, un mètre quarante environ. Elle n’atteint pas le guichet et tente désespérément de remplir sa fiche sans y voir grand chose.
Echec critique à mon jet d’indifférence et de trou-du-culisme. Je me tourne vers le factotum et lui demande si cela pose un problème que j’aide la dame à écrire. Il se jette à mes pieds en hurlant que non, non, au contraire, qu’il m’aime d’amour et veut me faire des enfants. Après avoir poliment décliné, je me mets à l’ouvrage et récolte le délicieux merci que l’on a lorsqu’on a vécu plusieurs époques. Je me retourne… sur une file de dix glandus qui agitent timidement leurs procuration vierge.

Récupérer ma carte d’identité m’a pris une heure.

Une heure durant laquelle j’ai rempli de petits bristols “qui sont trop compliqués avec toutes leurs contraintes” (punaise ne viens pas en B 206 le lundi de la rentrée, c’est contrôle de grammaire). Je me suis retenu très fort de demander à ces braves gens s’il fallait leur rappeler comment mettre le bulletin adéquat dans l’enveloppe bleu le jour J mais la perspective de 48 heures de garde à vue m’a un brin refroidi.

Alors que le scanner est violé à la pince monseigneur, le téléphone sonne et le X-gendarme, submergé dans ses papiers, se tourne vers moi.
“Excuse-moi, tu prends ça s’il te plaît ?”
L’occasion est trop belle, je ne lui laisse pas le temps de réaliser sa bourde et je décroche pour expliquer à Ginette Sommier que oui, il faut passer à la gendarmerie pour remplir sa procuration de vote.

Je me retourne vers le visage un peu honteux du défenseur des citoyens.

“Pardon. T’étais tellement efficace, je t’ai pris pour un des collègues.”

Alors là j’ai gentiment récupéré ma carte, j’ai tourné les talons et téléphoné au consulat du Costa Rica pour me renseigner sur leurs conditions d’immigration.

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